Partout dans le monde, la tension monte. Inexorablement, on se rapproche de la masse critique prélude au basculement complet, c'est-à-dire le chaos politique et financier. Certains éléments annonciateurs du passage vers un autre monde ne sont pas connus du grand public
C'est le cas de la décision de la Réserve fédérale américaine qui, depuis le 23 mars 2006, ne publie plus l'indice M3. Celui-ci permet de connaître la quantité de dollars en circulation dans le monde. Il est donc possible pour Washington de faire fonctionner la planche à billets tout en laissant les investisseurs dans le brouillard le plus complet. Par ailleurs, les tensions avec l'Iran vont croissantes au sujet des volontés de ce pays de se doter de l'arme nucléaire. A cela, il faut ajouter que Téhéran souhaiterait établir une bourse du pétrole dont les transactions se feraient non en dollars mais en euros. Si cette mesure entrait en vigueur, de nombreux pays (Russie, Chine...) seraient tentés d'abandonner le dollar au profit de la monnaie européenne. Cette situation serait économiquement intenable pour les Etats-Unis dont la balance des paiements est tributaire du mouvement du capital financier. Cet effondrement du dollar américain aurait des répercussions sur une Europe traversée par des tensions multiples.
En effet, on assiste à une montée en puissance des irrédentismes régionaux et identitaires. L'Espagne est secouée par les revendications catalanes cherchant à obtenir une autonomie frisant l'indépendance. L'adoption par les Cortés du nouveau statut permettant à la Catalogne de se revendiquer en tant que "nation" au sein d'un Etat espagnol plurinational est la première étape vers une décomposition de l'Etat castillan. Au même moment, l'ETA a proposé un "cessez-le-feu permanent" en exigeant la satisfaction de deux revendications : l'autodétermination du pays basque et la territorialité incluant la zone basque française. Le gouvernement régional du pays basque sous la houlette de Juan José Ibarretxe a saisi avec empressement cette proposition. On devine sans peine une convergence d'intérêt entre le féodalisme régional et le terrorisme qui est promis à un bel avenir. Ce bouillonnement ibérique fait des émules et a franchi la Méditerranée. En effet, les Kabyles d'Algérie sont en étroit contact avec la Generalitat de Catalogne depuis 2002 afin de s'inspirer du modèle d'organisation politique et identitaire piloté par Barcelone. Cette extension du modèle fédéralo-régional allemand touche de proche en proche tout le pourtour Sud-méditerranéen. Il est vrai que dans le cadre de la Politique Européenne de Voisinage (la PEV) lancée par la Commission européenne, il est bien spécifié dans les textes que "les valeurs et objectifs fondamentaux de l'UE" doivent aller au-delà d'une simple coopération. Prônant sur le long terme l'intégration politique et économique dans l'UE, ces pays du Sud sont appelés à assimiler le modèle de promotion politique des régions et de reconnaissance identitaire. Il faut donc s'attendre à la naissance de nombreux conflits dans une zone déjà riche en tensions.
La Turquie en est un exemple. En effet, l'Etat de moins en moins kémaliste d'Ataturk se doit d'assimiler le fameux "acquis communautaire" mais aussi le modèle fédéral européen. Les conséquences ne se font pas attendre. Pareil au cas espagnol, les régions au Sud-Est de la Turquie majoritairement peuplées de Kurdes manifestent violemment pour obtenir une autonomie politique et une complète reconnaissance identitaire kurde. Les émeutes qui secouent la Turquie depuis fin mars sont le résultat prévisible d'une politique germano-européenne dont le but est de casser les Etats afin de les dissoudre dans le mondialisme. La revue turque Vatan, comme le souligne le Courrier international n° 805, évoque même l'idée qu'Ankara se sépare des Kurdes pour accéder à l'Union européenne. En même temps, les Kurdes présents en Syrie, en Irak et en Iran s'agitent à différents degrés. En fait, la décomposition et la recomposition politique du Proche-Orient sont le véritable objectif des USA, d'Israël et des cénacles bruxellois. Cette politique est la suite logique de la décomposition en cours des Etats balkaniques.
Enfin, il faut évoquer l'éclatement de la Belgique. L'opposition foncière entre Flamands et Wallons a pris un tour déterminant. Un groupe d'économistes et de chefs d'entreprise flamand, désigné sous le nom de "Groupe de Warande" a présenté un document fin 2005 prônant l'indépendance de la Flandre. Evoquant le retard économique de la Wallonie, ces dirigeants estiment que la partie francophone belge constitue un véritable boulet. Ces propositions ont fait mouche auprès des chrétiens-démocrates flamands dirigés par Yves Leterme qui ont présenté en janvier 2006 un projet de constitution mettant à l'honneur la nation flamande. Les prochaines élections en octobre 2006 et mai 2007 pourraient conduire à des soubresauts remettant en cause l'actuelle Belgique. En tout cas, le point de non retour est atteint. La Belgique est condamnée à disparaître.
Peu importe l'endroit où l'on se trouve, ces départs de feu sont le passage nécessaire pour remodeler le vieux continent et sa périphérie.
En effet, de nouvelles entités politico-économiques sont appelées à émerger des Etats-nations broyés entre cet Etat européen en devenir et les régions s'émancipant du cadre national. On assiste à une floraison d'eurorégions transcendant les Etats et les frontières nationales rendues obsolètes par l'action persévérante de l'Association des Régions Frontalières Européennes (ARFE). C'est le cas de l'eurorégion Pyrénées-Méditerranée créée fin 2004 à l'initiative de Pasqual Maragall, président de la région Catalogne. Regroupant cette dernière, l'Aragon, les Iles Baléares, le Midi-Pyrénées et le Languedoc-Roussillon, cette nouvelle entité politique et économique se dégage progressivement de Madrid et de Paris au profit des instances supranationales de Bruxelles. En fait, nous nous trouvons dans cette période intermédiaire où les Etats-nations existent toujours tout en étant vidés de leurs principes régaliens parallèlement à la montée en puissance de ces nouvelles entités économiques régionales qui constitueront les cadres territoriaux adéquats à la bonne marche de l'économie mondialisée. Ce phénomène s'est accéléré avec la création en février 2006 de l'eurorégion adriatique. Propulsée en novembre 2004 à Termoli par le Congrès des Pouvoirs Locaux et Régionaux d'Europe (CPLRE), cette construction réunit toutes les régions bordant la Mer Adriatique. Il est à noter que le Monténégro en fait partie. Cela sousentend que tôt ou tard, la Serbie devra perdre ce territoire. En tout cas, ce montage territorial s'est vu confié aux bons soins du Croate Ivan Jakovcic qui a fait ses classes en tant que président de l'Assemblée des Régions d'Europe (ARE) à la fin des années 1990. Eduqué selon les principes régionalistes et ethnicistes germaniques, ce Croate est donc formé pour mener à bien la bonne marche de l'eurorégion adriatique selon des principes fidèles aux canons de l'évangile mondialiste.
Le président du CPLRE, l'Italien Giovanni di Stasi, n'a pas fait mystère des buts à atteindre et de la philosophie animant ses dirigeants lors de la conférence de lancement à Venise. Rappelant l'importance de la Charte de Madrid, document d'essence germanique qui, grâce aux travaux de l'ARFE, transforme les frontières nationales en simples découpes administratives, il a particulièrement insisté sur les faits suivants : "Le Congrès des Pouvoirs Locaux et Régionaux d'Europe en est profondément convaincu, la démocratie exige désormais un véritable transfert de pouvoir du niveau national vers les échelons régional et local ; un transfert de pouvoir auquel nous assistons déjà quotidiennement. La concurrence économique se déplace au plan interterritorial à mesure que l'économie locale gagne en importance. C'est aux niveaux régional et local qu'on peut traiter avec le plus d'efficacité les questions sociales - scolarisation, formation professionnelle, logement, emploi, santé - et aussi que l'on peut le mieux encourager le dialogue interculturel et interreligieux entre communautés ethniques."
Cette philosophie animant les instances bruxelloises est appelée à prendre de l'ampleur puisque Giovanni Di Stasi en a profité pour annoncer la création d'une eurorégion autour de la Mer Noire. C'est le 30 mars 2006 que le CPLRE et le ministère des Affaires étrangères roumain ont organisé une conférence internationale à Constanta sur le thème "La coopération interrégionale dans le bassin de la Mer Noire". En fait, les prémices de ce thème avaient déjà été abordés par le think tank German Marshall Fund (GMF, cf. B. I. n° 88) sous le titre "Developing a New Euro-atlantic Strategy for the Black Sea Region", après le sommet de l'OTAN à Prague en 2002. Trois grandes réunions (Bucarest en novembre 2003, Sofia et Bratislava en 2004) eurent lieu afin de finaliser le projet que le monde anglo-saxon tient vraiment à cur, puisqu'il est précisé dans le rapport final du GMF que "La Mer Noire est la nouvelle interface entre la communauté euro-atlantique et le Grand Moyen-Orient".
Indirectement, cette affirmation souligne la volonté de remodeler le Proche-Orient selon des principes philosophiques occidentaux afin d'établir une complète soudure entre l'Occident et l'Orient. Pour l'ensemble de cette zone, une seule et même partition est autorisée. Tous les moyens seront utilisés pour réussir cette entreprise. Le lecteur doit bien avoir en tête les multiples documents qui entrent en jeu afin de mieux saisir l'immense partie d'échecs qui s'est engagée depuis la chute du mur de Berlin. La présence de Bruce P. Jackson, grand agent de la politique américaine, lors de ces rencontres, est particulièrement révélatrice. Proche de George W. Bush, il cumule de nombreuses fonctions : vice-président de Lockheed Martin de 1993 à 2002, membre de nombreux think tanks comme New Atlantic Initiative, Project on transitional Democraties ou encore l'US Comittee to expand NATO. Son action a été déterminante dans la création du "Groupe de Vilnius" entraînant huit pays d'Europe centrale du côté des Etats-Unis et du Royaume-Uni en 2003, lors des préparatifs conduisant à la guerre contre l'Irak. Finalement, le CPLRE ne fait que reprendre et parachever cette initiative qui allie volonté américaine et méthodes s'appuyant sur des textes européens préparés en sous-main par l'Allemagne (régionalisation, coopération transfrontalière...). Comme le souligne le rapport finalisant la conférence de Constanta, l'importance géopolitique de la Mer Noire doit aboutir à la création d'une eurorégion d'ici fin 2007. Dans la foulée, il a été aussi précisé qu'une eurorégion bordant la Mer Baltique doit voir le jour. Ces eurorégions sont les nouveaux pôles géoéconomiques appelés à constituer les nouvelles charnières du mondialisme babélien.