Livres à lire
 La division Skanderbeg
par Laurent LATRUWE et Gordana KOSTIC
Ed. Godefroy de Bouillon
Durant la Seconde guerre mondiale - quand, pour la première fois, la Yougoslavie a été supprimée et son territoire morcelé - l'occupant nazi avait formé des divisions SS, composées de volontaires locaux sous commandement allemand, pour renforcer sa lutte contre les forces de résistance qui s'étaient développées très rapidement dans la population serbe après la capitulation en avril 1941. La Waffen-SS albanaise "Skanderbeg", à laquelle se sont intéressés Laurent Latruwe et Gordana Kostic, a été constituée en avril 1944 ; elle était la dernière de ces créations et ne parvint pas - sinon dans la cruauté - au renom qu'obtinrent deux formations de ce type créées avant elle.
D'abord, la division "Prinz Eugen" fondée au début de 1942. Elle réunissait des Volksdeutscher (comme on appelait dans la région les membres de la minorité allemande) et rendait hommage par le nom qu'elle portait au prince Eugène de Savoie qui, après ses victoires remportées sur les Ottomans pour le compte de Vienne, avait favorisé au XVIIIe siècle l'implantation de Germains dans ces contrées. Elle était, sur le plan guerrier, la mieux organisée et la plus efficace.
Ensuite la division "Handschar" qui groupait des musulmans de Bosnie et d'Herzégovine, régions appartenant alors à "l'Etat indépendant de Croatie" dirigé par Ante Pavelic. Son nom était un mot turc transcrit phonétiquement en allemand et signifiant "le sabre". Cette unité, formée avec éclat en 1943, avait bénéficié du soutien des autorité islamiques locales ("la seule voie pour la jeunesse musulmane, avait déclaré un imam réputé, est celle de Hitler et Pavelic") et de l'appui d'Hadj Amine El-Hussein, grand mufti de Jérusalem, qui l'avait passée en revue durant sa visite officielle en Croatie, comme allait le faire un peu plus tard Heinrich Himmler. La division "Handschar" ne recrutait pas seulement des Slaves islamisés mais visait à attirer les musulmans de toute origine car elle devait symboliser, au-delà de la restauration de l'unité du peuple croate célébrée à Zagreb, l'alliance de l'islam et du troisième Reich. C'est ainsi que deux mille volontaires albanais du Kosovo s'y engagèrent et y restèrent jusqu'en avril 1944, quand fut formée au Kosovo la division "Skanderbeg", qu'ils rejoignirent aussitôt.
Skanderbeg est le surnom, comme on le sait, de Georges Castriota, ce héros albanais qui lutta avec brio contre les Ottomans au XVe siècle. Tous les Albanais l'honorent quelle que soit leur confession, de sorte qu'il n'y avait pas de meilleur emblème pour recruter des volontaires et constituer une formation armée luttant pour la défense d'une grande Albanie dont l'Allemagne nazie, après l'Italie fasciste, était le garant. Sur cette division SS, composée d'Albanais du Kosovo et du nord de l'Albanie, Laurent Latruwe et Gordana Kostic ont réuni une remarquable documentation en consultant les archives allemandes, françaises, yougoslaves et d'autres nombreuses sources. Ils ont ainsi pu reconstituer dans le détail l'histoire de cette unité, de sa formation à son transfert, en février 1945, en Allemagne sur le front de l'Oder, jusqu'à son anéantissement, en avril, dans les ultimes combats ayant précédé l'assaut final qui allait terrasser à Berlin le monstre hitlérien. Le récit qu'ils offrent est d'autant plus palpitant qu'il est tout à fait inédit dans sa continuité, non seulement en langue française mais aussi en langue serbo-croate.
Leur narration nous apprend que ces combattants, formés et encadrés par des éléments des divisions "Prinz Eugen" et "Handschar", étaient sourds à l'idéologie. Imperméables à la propagande nationale-socialiste, ils étaient farouchement hostiles au communisme, non pour ce qu'il soutenait, mais parce qu'ils y distinguaient un panslavisme dissimulé, or ils avaient, disent des témoins cités dans le livre, une aversion instinctive à l'égard des Slaves en général et des Serbes en particulier. S'ils se pliaient à la discipline qui leur était imposée, ils la limitaient régulièrement à leur horizon. Ainsi dans les opérations militaires, ils étaient plus attirés par la destruction des villages serbes et le massacre de leurs habitants que par la poursuite des résistants dans laquelle ils étaient engagés. La violence chez eux était toujours systématique et jamais modulée par les besoins variables dans la lutte contre les partisans, car elle était mue par un objectif unique : l'épuration ethnique et non, selon le jargon militaire, le nettoyage de nids ou de poches de résistance.
Et ils l'ont illustré de manière atroce dans le nord du Monténégro, le 28 juillet 1944 : ils avaient reçu l'ordre de garder la bourgade de Velika puis de rejoindre les autres troupes participant à l'opération baptisée Draufgänger ; lorsqu'ils repartirent pour arriver en retard au rendez-vous, Velika était en ruines et jonchée de plusieurs centaines de cadavres, souvent mutilés.
Autre caractéristique : si les Albanais musulmans, majoritaires dans cette division comme dans la région, mettaient l'accent plus sur leur appartenance nationale que religieuse, ils ne supportèrent pas longtemps de cohabiter avec des nationaux catholiques, comme l'avaient, au départ, souhaité les dirigeants allemands. Ceux-ci furent ainsi contraints, pour calmer les esprits, de muter les chrétiens ailleurs.
Outre l'intérêt évident que présente le destin de cette unité militaire, l'ouvrage a une portée plus large car il décrit avec beaucoup de précision ce qu'a été, sous l'occupation d'abord italienne puis allemande, la grande Albanie. De nos jours, on parle volontiers, surtout à La Haye, de la grande Serbie, mais sans rappeler que celle-ci n'a jamais existé, sauf dans les intentions prêtées à Belgrade par les propagandes hostiles à la Serbie, à commencer par celle de l'Autriche-Hongrie qui avait inventé l'expression et l'accusation. Alors que durant la Seconde guerre mondiale, il y a bien eu dans l'espace yougoslave une grande Croatie, une grande Bulgarie et une grande Albanie. Et toutes les trois ont été effroyables pour le peuple serbe parce qu'elles se sont faites contre lui par la volonté délibérée des puissances de l'Axe, qui entendaient non seulement gommer les effets du Traité de Versailles mais châtier aussi Belgrade d'avoir refusé le pacte qu'elles lui avaient proposé.
La grande Albanie comprenait, en plus de l'Albanie actuelle, le Kosovo et la Metohija (moins la partie nord-est derrière Mitrovica, demeurée dans la zone d'occupation allemande), le sud et le nord-est du Monténégro, la région macédonienne de Tetovo et l'Epire grecque. Cette entité fonctionnera du printemps 1941 à septembre 1944 et connaîtra au sein de la communauté albanaise des conflits sanglants fort bien présentés dans le livre. Mais aucun des protagonistes ne contestera jamais le bien fondé des frontières de la grande Albanie, y compris le parti communiste qui observait un langage prudent sur ce sujet en raison de ses relations vitales pour lui avec son homologue yougoslave. Même les services britanniques, cherchant à gagner à la cause alliée des mouvements albanais, soutenaient à leurs interlocuteurs que ces frontières ne seraient pas contesteées après la défaite allemande. En d'autres termes, le rêve des nationalistes albanais venait de se réaliser. Or, au lieu de calmer leurs ardeurs qui pouvaient s'expliquer jusque là par le sentiment d'être frustré de leur légitime idéal, ils entreprirent d'anéantir la présence serbe en s'en prenant aux personnes, à leurs biens, à leur patrimoine spirituel, culturel et historique. Le bilan de ces crimes est évalué à 10.000 morts, 100.000 exilés et à des dizaines de milliers de destructions. Et comme la grande Albanie appartenait au Troisième Reich, les juifs furent aussi atrocement persécutés. Ils connaîtront la mort sur place ou, plus souvent, en déportation, et verront leurs synagogues brûler et leurs cimetières être dévastés.
Il faut lire le livre de Laurent Latruwe et Gordana Kostic, le faire connaître et les féliciter pour leur travail. Tout s'y trouve sur cette province en ce temps, y compris l'illusion titiste de croire que le socialisme, dès lors qu'il desservait les intérêts serbes au sein de la Yougoslavie, pouvait mettre fin aux nationalismes qui la rongeaient, et neutraliser, du même coup, les conflits nationaux dans la région. La vision que cet ouvrage donne du passé peut utilement servir de guide pour mieux comprendre le présent et, plus précisément, la haine farouche et exclusive des nationalistes albanais qui obstrue l'avenir du Kosovo.
Un mot encore, pour terminer : bravo à l'éditeur pour son courage, il est digne du nom que porte son édition.
Kosta CHRISTITCH

Le VERJUS





Le plus petit des
grands journaux
et le plus grand
des petits journaux