Une véritable escroquerie à la paix
De Maurice Pergnier
 
Pris à revers par la vague de rejet, montée des profondeurs du peuple, qui menace leur projet de Constitution, et décidés à le faire adopter à tout prix, les hérauts du oui n'hésitent pas à trompetter les arguments les plus fallacieux et les plus démagogiques.
C'est ainsi qu'ils clament sur tous les tons que nous sommes redevables de "plus d'un demi siècle de paix" au processus d'intégration européenne dont cette constitution veut être le couronnement. La paix est une des valeurs les plus précieuses de l'humanité ; aussi son instrumentalisation à des fins bassement électorales est-elle particulièrement écœurante. Il est donc bon de leur rappeler (si tant est qu'ils l'aient oublié !) que ce demi siècle de paix en Europe (par quoi ils veulent essentiellement faire comprendre au gogo : l'absence de guerre entre la France et l'Allemagne) ne doit rien à la construction européenne, mais tout aux conséquences du 8 mai 1945. À qui veut-on faire croire que les pays d'Europe occidentale, sortis exsangues de la Seconde guerre mondiale, auraient pu envisager de se dresser militairement les uns contre les autres, ces soixante dernières années ? Sur quel motif ? Comment l'Allemagne (unique fauteur de guerre du siècle qui a précédé la victoire de 1945), écrasée, désarmée et occupée, aurait-elle trouvé les moyens d'attaquer à nouveau ses voisins ? La France, de son côté, manigançait-elle une invasion de l'Espagne ou de l'Italie ?
Il faut, d'autre part, avoir la mémoire bien courte pour ne pas se souvenir que l'union sacrée des pays d'Europe de l'Ouest avait pour seul ciment une commune trouille de "l'ours soviétique", peur qui les fit se serrer frileusement les uns contre les autres sous le "parapluie américain". Si la guerre n'éclata pas, non plus, entre pays d'Europe de l'Ouest et pays d'Europe de l'Est, l'intégration européenne y fut-elle pour quelque chose ?
On pourrait donc se contenter de noter que le slogan électoral "l'Europe c'est la paix", brandi effrontément pour vendre la Constitution, consiste à mouliner du vent. Malheureusement, il y a beaucoup plus grave. L'imposture principale de cet argument démagogique réside dans le fait qu'il occulte deux réalités qui vont radicalement à l'encontre de ce qu'il affirme. La première de ces réalités est que le traité constitutionnel inscrit expressément la politique de défense de l'Union européenne dans le cadre de l'OTAN (article 1-41 du Traité constitutionnel). Or, cette alliance (si l'on peut appeler ainsi une organisation placée entièrement sous la direction de Washington) s'est révélée comme le plus grand fauteur de guerre depuis la chute de l'Union soviétique. Conçue à l'origine comme une alliance défensive contre l'URSS, elle cache de moins en moins son caractère agressif, comme instrument de domination mondiale (1). Faire reposer sur un tel système la sauvegarde de la paix revient à peu près à confier au loup la garde du troupeau ! (2)
Mais il y a pire : on veut cyniquement faire oublier que, depuis qu'elle a commencé de vouloir s'affirmer comme puissance, la communauté européenne ne s'est pas mise au service de la paix en Europe, mais au contraire au service de la guerre : le processus d'intégration européenne est directement responsable du désastre yougoslave. Ce que la majorité des électeurs ignore, mais que les promoteurs de la Constitution savent, c'est que l'Allemagne a délibérément provoqué la guerre civile dans les Balkans, en reconnaissant unilatéralement l'indépendance de la Croatie et de la Slovénie (3) , et que les autres pays européens (dont la France) l'ont suivie pour ne pas compromettre la signature du traité de Maastricht. La conjonction de cette volonté de construire l'Union européenne sur les bases voulues par l'Allemagne et de la soumission à l'OTAN est à l'origine de la guerre impitoyable (d'abord médiatique et économique, puis militaire) faite à la Serbie. Le slogan "l'Europe c'est la paix" fait bon marché des 3.500 morts directs des bombardements de 1999, et du nombre incalculable de victimes résultant de la pollution des eaux et de l'air, de la destruction de l'appareil économique, et des ravages en tout genre causés par les "bombes humanitaires". On peut comprendre que le public français, à qui on a fait croire que cette agression avait été conduite pour défendre la veuve et l'orphelin contre le barbare serbe, passe ce glorieux épisode guerrier par profits et pertes (après tout, ce n'est pas sur lui que les bombes sont tombées !). Mais l'argument selon lequel l'intégration européenne nous a apporté plus d'un demi siècle de paix est malséant dans la bouche de fervents propagandistes de la Constitution qui (comme Chirac et Jospin) se sont faits, en connaissance de cause, les complices d'une politique belliciste qui a porté la guerre sur le territoire européen même (4). L'argument devient franchement indécent quand - pour extorquer des oui aux électeurs français - on le fait sortir de la bouche de politiciens allemands qui (comme J. Fischer) ont, non seulement été les artisans de la reconnaissance prématurée de la Croatie et de la Slovénie (d'où toute la tragédie est sortie), mais encore préparé de longue date la désintégration de la Yougoslavie, et qui se sont montrés des va-t-en guerre effrénés.
D'une constitution qui prétend construire l'Europe politique sur de telles bases falsifiées, peut-on attendre qu'elle ouvre une ère de paix éternelle, comme veulent nous le faire croire ses avocats ? À l'électeur d'en juger.

(1) L'Union européenne acquérant la personnalité juridique, l'adoption de la constitution aurait pour conséquence que même des pats n'adhérant pas à l'OTAN et au Pacte atlantique (comme la Suède, l'Irlande ou l'Autriche) y seraient enrôlés de force par leur appartenance à l'Union. Beau progrès vers l'indépendance européenne et "l'Europe puissance faisant contrepoids aux Etats-Unis. On ne saurait trop recommander, sur ce point comme sur tout ce qui touche à l'Alliance atlantique, la lecture du bulletin n° 124 de "Contre la guerre, comprendre et agir", http://comaguermarseille.free.fr
(2) Et c'est probablement pure illusion de penser que l'appartenance à l'alliance prémunira un pays quelconque contre les entreprises agressives de ladite alliance s'il ne marche pas droit.
(3) En violant les accords d'Helsinki, qui garantissaient l'inviolabilité des frontières.
(4) Ce qu'un demi-siècle de "guerre froide" n'avait pas réussi à faire.
 
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UNE VÉRITABLE ESCROQUERIE À LA PAIX de Maurice Pergnier - [WORD - 25 ko]

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