Les Balkans : une région sous influence
De Kosta Christitch
Article publié dans Géopolitique N° 89, mars 2005.
C'est sous le slogan "les Balkans aux peuples balkaniques" que les pays chrétiens du sud-est européen s'étaient libérés de l'occupant turc, tout en songeant aussi aux autres grandes puissances pour lesquelles ils n'avaient été, même hors des moments de crise, que des pions sur l'échiquier des rivalités impériales. Le mot d'ordre avait été de courte durée, mais il avait eu le temps d'inspirer la création de la Yougoslavie et d'animer des efforts méritoires déployés entre les deux guerres pour tenter d'instaurer dans la région une cohérence institutionnalisée. Les cataclysmes fasciste et communiste ont effacé ensuite la devise jusqu'à sa raison d'être. Quand l'Europe était divisée en deux, les Balkans l'étaient en quatre : il y avait là comme ailleurs des membres de l'OTAN (Grèce et Turquie) et du pacte de Varsovie (Roumanie et Bulgarie), et également un représentant du Mouvement des non-alignés, la Yougoslavie, et un pays indépendant de tout et de tous, l'Albanie, figurant, par son isolement et le culte qu'il vouait, comme le Mont Athos du marxisme-léninisme.
Dans chacune des capitales, lorsque les regards quittaient l'horizon intérieur, ils se portaient non sur leurs voisins mais vers des lumières plus lointaines (pékinoises pour Tirana) éclairant leurs intérêts supérieurs. Ces pays s'ignoraient tellement que les échanges de marchandises entre eux ne représentaient, au milieu des années 80, que 1 % de l'ensemble du commerce extérieur de la péninsule. Réunis à cette époque à Belgrade pour promouvoir une coopération régionale, les émissaires des Etats balkaniques devaient constater qu'ils n'avaient en commun qu'un passé semblable, leurs divisions et les bonnes paroles qu'ils s'adressaient. Et ce qui les réunit maintenant ce n'est guère l'ambition d'adapter le slogan passé aux réalités présentes, mais le rêve d'accéder à l'Union européenne et d'y être admis à part entière. La question de savoir si cet assemblage qui ignore encore sa nature à venir et les limites de son étendue, est, ou non, une utopie de plus du genre humain, n'a guère cours ici. L'Europe y est perçue comme la panacée à tous les maux extérieurs et intérieurs et, en premier lieu, au sentiment dégradant d'infériorité que cette région a toujours éprouvé. Et aux motivations avancées pour rejoindre l'Union européenne, il faut ajouter celle, plus secrète, qui faisait dire, dans l'entre-deux-guerres, aux Athéniens en partance pour Paris "nous allons en Europe". Aujourd'hui dans les Balkans, et plus particulièrement à Belgrade depuis la chute de Milosevic, les souhaits vont plus loin et tendent vers une intégration "euro-atlantique", en dépit du caractère contradictoire de l'expression ou de ses implications singulières, car la formule semble mieux en phase avec l'évolution en cours dans la contrée.
Après la dislocation de la Yougoslavie, présidée par l'Union européenne sous l'impulsion de l'Allemagne et du Vatican et avec le concours postérieur et décisif des Etats-Unis, la balkanisation, tant décriée après la fin des empires austro-hongrois et ottoman et depuis régulièrement associée, partout dans le monde, à chaque morcellement funeste de territoire, est pleinement accomplie. La parcellisation extrême qui donne à la région une allure quasi féodale n'est cependant pas l'épilogue du processus engagé en 1991. A Bruxelles comme à Washington, les experts travaillent déjà à recomposer un ensemble appelé "les Balkans occidentaux" et qui couvre l'espace de l'ancienne Yougoslavie avec en plus l'Albanie et en moins la Slovénie et qui a une cohésion non dans la réalité mais par l'objectif abstrait que lui assigneront de l'extérieur ses véritables suzerains.
Quant aux "Balkans orientaux", pendant naturel des premiers, ils ne sont pas encore définis publiquement. Là devraient prendre place la Roumanie et la Bulgarie qui ont accepté d'accueillir les bases militaires que les Américains dans leur stratégie ont décidé de déplacer de l'ouest à l'est du Vieux Continent. Ce fait à lui seul donne peut-être l'avant-goût du futur ensemble oriental qui sera nommément désigné lorsqu'on connaîtra tous les membres appelés à le composer, car la Turquie peut y prétendre par son statut reconnu de pays balkanique, dès lors que ses terres ne se trouvent pas toutes au-delà du Bosphore par la volonté des Occidentaux au début du siècle dernier.
"Les Balkans occidentaux" ne sont pas une aire de pays souverains. Ils comptent deux protectorats internationaux déclarés, l'un, depuis 1995, en Bosnie et en Herzégovine, l'autre, à partir de 1999, au Kosovo et en Metohija (ou, en abrégé, au Kosmet) et un troisième, non déclaré ni formalisé, en Macédoine quand les Américains s'y sont installés au début des années 90 pour assurer la stabilité de cette République, nécessaire à leurs intérêts, notamment en raison de l'implantation de l'oléoduc venu de Turquie et qui doit atteindre l'Adriatique en passant par la Bulgarie, la Macédoine et l'Albanie (l'accord a été signé par ces trois pays à Sofia l'an passé). Quant à l'Albanie, qui, curieusement, ne semble plus intéresser la presse internationale, elle est aussi, et avec son chaos, sous l'emprise des Etats-Unis, telle qu'elle était apparue avec clarté lors de l'agression armée de l'OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie au printemps 1999.
Les deux protectorats internationaux officiels, qui offrent à Bruxelles et à Washington des moyens pour accentuer, quand il le faut, les pressions sur la Serbie, diffèrent de nature par leurs origines. Avec les accords de Dayton, celui de Sarajevo dispose d'un programme précis, avec mode d'emploi, afin de faire cohabiter deux entités distinctes (la République serbe et la Fédération croato-musulmane) au sein d'un Etat reconnu internationalement. La mission du Haut représentant, aujourd'hui le Britannique Paddy Ashdown, tend, en réalité, à atténuer la frontière intérieure et à rendre plus étanche celle avec la Serbie et la Croatie en vue de donner une vie commune à des peuples qui la refusent et qui se sont même battus pour ne pas la partager. Elle revient donc à favoriser une centralisation au détriment des deux unités fédérées, répondant ainsi aux souhaits des musulmans qui avaient cherché, durant le conflit, à imposer un pouvoir centralisé (le leur, bien sûr) à une Bosnie indépendante, alors que les Serbes s'étaient révoltés contre cette prétention et avaient fondé leur République contre l'indépendance bosniaque et en faveur de leur maintien dans l'Etat yougoslave, représenté, depuis avril 1992, par la Serbie et le Monténégro.
La tâche que s'est fixé le Haut représentant s'apparente fort au projet entrepris par Benjamin Kallay pour le compte de l'Autriche-Hongrie, après le congrès de Berlin en 1878, quand celui que l'on avait surnommé "le roi non couronné de Bosnie" s'était efforcé de créer une nation bosniaque (la langue dite bosniaque, en lieu et place du serbo-croate, date de ce règne) pour diluer la réalité serbe omniprésente dans cette nouvelle province de l'empire de Vienne. Mais Paddy Ashdown dispose d'une arme que ne possédait pas son lointain prédécesseur : c'est le Tribunal pénal international. Sous prétexte que les autorités de la République serbe ne se soumettent pas aux exigences venues de La Haye, il peut, selon les pouvoirs qu'il s'est arrogé, sévir en destituant à tour de bras ministres, fonctionnaires, directeurs d'entreprise, et même sommer la Serbie de participer à la chasse aux deux plus célèbres inculpés de Bosnie, le général Ratko Mladic et Radovan Karadzic. Par ces moyens coercitifs dont il a beaucoup usé l'année passée, il vise à réduire la République serbe pour promouvoir la fiction que représente la nation bosniaque. Belgrade, qui est signataire des accords de Dayton, a réagi contre ces menées dénaturant l'esprit et la lettre du document qui a mis fin à la guerre, mais il n'avait pas les moyens de contester les mesures ponctuelles prises par le Haut représentant.
Le protectorat imposé au Kosmet ne régit pas un territoire déclaré indépendant comme la Bosnie et l'Herzégovine. La résolution 1244 du Conseil de sécurité, qui constitue la charte de référence pour l'autorité internationale déléguée sur place, déclare sans ambiguïté que la région appartient à la souveraineté yougoslave, autrement dit serbe. Cette précision repose sur une évidence historique consacrée par le droit international puisque la province était revenue automatiquement au Royaume de Serbie après la défaite des Turcs dans les guerres balkaniques (1912-13), dès lors qu'elle avait été, avant l'invasion ottomane, le cœur de l'Etat serbe médiéval, reconnu par l'empire byzantin qui en avait été le possesseur antérieur. Et la souveraineté serbe n'est pas mentionnée seulement pour la forme dans la résolution de l'ONU, elle est citée à l'appui d'une mesure tangible et afférente à la nature et la définition même de cette notion : le droit légitime du retour dans la région de contingents de la police et de l'armée serbes en vue d'assurer, avec les forces internationales, l'ordre et la sécurité, notamment aux frontières.
En revanche, la résolution ne fournit aucun programme comparable à celui des accords de Dayton. Elle s'en tient à l'énoncé des droits à respecter et des principes à observer concernant les personnes et les communautés nationales et impose aux parties de s'entendre pour y établir "une autonomie substantielle", selon la formule de la conférence de Rambouillet qui signifiait, sans autre précision, que l'autonomie préconisée devait être plus large que celle attribuée au Kosmet dans la Yougoslavie socialiste. Pour le reste, tout était laissé à l'initiative des responsables internationaux. Or dans un tel vacuum, la pression des réalités locales est toujours plus forte que des recommandations écrites, aussi pertinentes et contraignantes qu'elles soient.
C'est ainsi qu'en plus de cinq ans, aucune des obligations prescrites aux mandataires internationaux en faveur des populations non albanaises n'a été remplie en ce qui concerne la sécurité des gens et des biens, la libre circulation des personnes, le retour des réfugiés, sans parler de la prise en compte dans la vie sociale, économique et politique de la souveraineté serbe. Durant cette période, cinq administrateurs onusiens se sont succédés à la tête du Kosmet. Cette série de départs et de nominations, au rythme moyen d'une substitution annuelle, s'apparente à un échec évident, en dépit du mutisme qu'observe la communauté internationale sur ce constat et, plus encore, sur l'origine de cette faillite. Celle-ci a pourtant une source limpide puisqu'elle découle directement de la collusion des forces occidentales et des terroristes albanais durant l'agression de l'OTAN contre la Yougoslavie. C'est cette alliance tactique et stratégique qui a déterminé l'autorité internationale à fermer les yeux sur les exactions massives commises par les Albanais après le repli de l'armée yougoslave et à taire les véritables mobiles et la fin ultime de ces crimes qui se déroulaient devant elle. Si elle avait réagi comme il convenait aux meurtres, aux destructions et aux pillages, elle aurait été conduite à affronter ceux avec lesquels l'Amérique et ses alliés s'étaient unis pour combattre les Serbes et, comme on le proclamait à Bruxelles, "libérer le Kosovo" ; les explications de cette autorité eussent été alors assez semblables aux arguments que les Serbes avaient fait valoir, avant l'intervention armée de l'OTAN, pour justifier leur recours à la force contre les terroristes albanais et que les Etats-Unis et l'Union européenne avaient à l'époque refusé d'entendre et même condamnés sans appel pour mieux justifier par la suite leur guerre dite "humanitaire".
Les responsables onusiens ont ainsi, depuis juin 1999, laissé chasser 300.000 non Albanais (de juin à décembre 1999), tuer 935 et kidnapper 546 Serbes (de juin 1999 à mars 2001), détruire 110 églises et monastères orthodoxes (du 15 juin 1999 au 10 mai 2003) et incendier environ 50.000 maisons d'habitations. Tous ces crimes, consignés dans un mémoire de l'Eglise orthodoxe serbe, ont été, en Occident, ou passés sous silence ou minimisés, ou attribués à un besoin de vengeance condamnable mais compréhensible (sinon légitime) après la "terreur serbe" sur les Albanais. A aucun moment, ces exactions n'ont été présentées sous leur véritable jour, c'est-à-dire comme la poursuite d'une politique délibérée du fait accompli entreprise depuis très longtemps par les nationalistes albanais en vue de parvenir à la sécession du Kosmet, en suivant une logique aussi primaire que radicale qui peut se résumer ainsi : s'il n'y a plus de Serbes ni de preuves de leur passé, à quoi peut rimer la souveraineté de leur nation sur la région ?
La plus éloquente illustration de cette réalité a été fournie par les pogroms perpétrés les 17 et18 mars de l'an dernier par les Albanais contre les Serbes, leurs biens et leur patrimoine religieux et culturel. Rien n'annonçait ni n'expliquait ces hordes furieuses pillant et incendiant sur leur passage tout ce qui n'était pas albanais. Les responsables internationaux avaient même soutenu peu de temps auparavant que le Kosmet était en voie de normalisation. Or voilà qu'en deux jours de cauchemar, on comptait 19 morts, 900 blessés, 4.500 nouveaux réfugiés serbes, un millier de maisons brûlées et 30 églises ou monastères détruits, au terme d'une action froidement préméditée et bien coordonnée puisque les désordres avaient commencé au même moment en 33 lieux différents de la région et qu'ils avaient mobilisé plus de 50.000 personnes. Entre cet épisode meurtrier sans raison apparente et le déferlement criminel de 1999, attribué en Occident à l'esprit de revanche, la filiation est incontestable dans le mode d'exécution, l'objectif poursuivi et les résultats cumulés : désormais, dans plus de six villes du Kosmet il n'y a plus aucun Serbe.
Après ces pogroms, les responsables onusiens étaient contraints de réagir pour faire au moins oublier leur flagrante impéritie manifestée à cette occasion. Et ils n'ont rien trouvé de mieux que d'organiser dans la région des élections législatives impromptues en octobre auxquelles les Serbes, privés des droits les plus élémentaires (à commencer par celui de circuler librement) étaient invités à participer parce que la voie démocratique, leur expliquait-on sans sourciller, constituait le seul moyen d'améliorer leur sort. Le discours comme l'initiative témoignaient que la collusion albano-otanesque, révélée en 1999, avait résisté à l'épreuve, qu'elle fonctionnait et déterminait toujours le comportement de l'administration internationale. Dans cette logique, il est naturel que le boycottage de la consultation par les Serbes ait été condamné dans les capitales occidentales et que le gouvernement serbe, bien qu'il ne soit toujours pas en mesure d'intervenir au Kosmet, ait été critiqué pour ne pas les avoir incités à aller voter, comme le lui avaient instamment demandé Bruxelles, Washington et leurs alliés de Belgrade.
Si l'influence exercée par l'environnement sur l'autorité internationale a un effet d'ordre politique, sa nature réelle est plus complexe. Dans la foulée de l'installation du protectorat, tout le Kosmet s'est criminalisé et est devenu, comme on dit, "une plaque tournante" essentielle en Europe du trafic de drogues, de la prostitution et d'autres commerces illégaux. A Djakovica, à la frontière albanaise, se trouve, par exemple, la plus grande fabrique de drogues chimiques (comme l'extasy) sur le Vieux continent. Les combattants de la "guerre de libération" se sont convertis à ces activités, les ont reprises ou ont simplement développé celles qu'ils pratiquaient, car cette criminalité était déjà une spécialité régionale et avait participé au financement de l'action politique et militaire des sécessionnistes. Pour gagner les marchés occidentaux, la drogue passe surtout par le Monténégro, qui, célèbre déjà par le trafic de cigarettes pour lequel Milo Djukanovic, l'actuel premier ministre, fait l'objet de poursuites de la justice italienne, est devenu un relais majeur pour les réseaux de distribution de l'extasy, l'héroïne, la cocaïne et la marijuana. Au Kosmet, les trafiquants sont "couverts" comme ils le désirent et ont accès aux sphères internationales les plus convenables.
L'ancien commandant du contingent italien, le général Fabio Mini a apporté sur cet aspect un témoignage précis dans la très sérieuse revue trimestrielle Limes de Rome. La criminalisation s'est opérée dans une société où la classe dirigeante et les partis politiques fonctionnaient selon une logique mafieuse, avec ses clans, ses prébendes, ses manipulations des contrats publics et des procédures de privatisation comme avec ses taxations illicites des services et des produits les plus indispensables. Tout se déroule au grand jour, ainsi que l'a raconté à l'hebdomadaire allemand Spiegel Bujar Bukoshi, ancien président du gouvernement en exil des Albanais du Kosovo, aujourd'hui écarté par les nouveaux maîtres de la région : "Sur cette réalité, déclare-t-il, l'administration des Nations Unies se tait, car elle souhaite la paix et ne veut prendre aucun risque". Et avec cette masse d'argent accumulée de toutes parts, la corruption est aisée et se pratique à une grande échelle parce que le personnel international rechigne rarement à améliorer sa rétribution. A ce tableau s'ajoute la lutte d'influence à laquelle se livrent dans la région (comme ailleurs en Serbie, en Bosnie, en Croatie, en Roumanie ...) Américains et Allemands pour obtenir, par des moyens dont le seul critère est l'efficacité, des atouts pour des gains à venir, notamment dans le domaine minier. Ainsi l'écrivain et le journaliste italien Uberto Tommasi, auteur du livre très documenté "Kosovo : le trou noir de l'Europe", a signalé l'intérêt des Américains pour un gisement de lignite, évalué, selon eux, à plus de dix milliards de tonnes. L'Amérique et l'Allemagne ont tenu un rôle capital dans l'armement, l'entraînement, les combats et la prise du pouvoir des nationalistes albanais au Kosmet. Elles possèdent, chacune pour elle, des alliés dévoués parmi les cadres influents pour défendre leurs intérêts.
Dans ce contexte, la nomination, après les élections parlementaires d'octobre dernier, d'un Ramush Haradinaj comme premier ministre, ne devait pas constituer une surprise. Elle a sans doute choqué légitimement les Serbes de la région et le gouvernement de Belgrade parce que cet homme de 36 ans avait, comme l'un des commandants de "l'Armée de libération du Kosovo" (la fameuse UCK), participé personnellement à des meurtres et à des enlèvements, qu'il faisait l'objet d'une instruction en Serbie et qu'il était menacé d'être inculpé par le Tribunal pénal international. Seulement voilà, cet ancien combattant, qui avait fondé et dirigé les "Aigles noirs", une unité terroriste particulièrement bien entraînée, est devenu un personnage officiel sous le protectorat. Il a été chargé, dès 1999, de seconder le commandant de la force locale de sécurité et, à la tête de "l'Alliance pour l'avenir du Kosovo", fondée l'année suivante, il s'est présenté à toutes les consultations électorales. Haradinaj a, en outre, de la surface dans la vie publique de la région par ses relations et ses activités dans "l'économie grise". Il est, par conséquent, un parfait représentant de la société que l'ONU, après l'OTAN, a laissé s'installer et qu'elle écoute. Lorsque Belgrade lui a fait remarquer que le passé de Haradinaj aurait dû constituer un empêchement à sa nomination, le Danois Sören Jenssen Petersen, le cinquième administrateur international du Kosmet, a expliqué avec sérieux qu'il ne pouvait pas contester cette désignation puisqu'elle était l'aboutissement d'une procédure démocratique entamée par des élections qui l'étaient tout autant. Ce qui veut dire, après traduction : pour que le gouvernement "kosovar" puisse se faire entendre, il faut, d'une part, que son chef soit bien implanté dans la vie locale et que, de l'autre, il offre une prise à l'administration internationale, ce qui est précisément le cas avec la menace que le Tribunal pénal international fait peser sur lui. Comme en Bosnie et en Herzégovine, le TPI constitue donc, là aussi, une arme politique, à cette différence près que Paddy Ashdown à Sarajevo ne se contente pas de l'évoquer discrètement, mais la brandit et s'en sert pour décimer les cades de la République serbe. La formule : deux poids deux mesures, s'impose ici et laisse même percer le mépris dans lequel le pouvoir étranger tient, en définitive, les Balkans et leurs peuples.
Le Kosmet est depuis plus de cinq ans détaché de la Serbie et pratiquement vidé de sa population non-albanaise. Le projet d'une région multiethnique, tant ressassé à l'ouest, n'a plus, aujourd'hui, qu'une valeur logomachique. Si les représentants de l'ONU persévèrent dans cette fiction, ils parraineront une région entièrement épurée sur le plan national, trahiront les principes qu'ils affichent à tout instant et marqueront du sceau de la honte la mission dont ils sont en charge. En revanche, s'ils renouent avec le réel, ils auront à organiser la cohabitation des communautés albanaise et serbe qui ont, l'une et l'autre, le droit à une existence normale au Kosmet, de manière que chacune d'elles soit en mesure d'assurer seule sa gestion et sa sécurité.
Le gouvernement serbe, soutenu par tous les membres du parlement, a proposé un programme très détaillé dans ce sens. Cette option, qui offre l'unique moyen concret pour le retour au Kosmet des réfugiés non Albanais, est, à coup sûr, la plus réaliste à l'heure présente car elle répond à la raison et à l'équité. Mais ce n'est évidemment pas une raison suffisante pour qu'elle soit adoptée. La leçon de ces cinq dernières années donne même à penser que ce pourrait être au contraire un motif précis pour qu'elle ne le soit pas. Les nationalistes albanais l'ont, en tout cas, presque aussitôt rejetée et, sous leur pression, l'administration internationale tergiverse depuis pour trouver une voie vers l'établissement de ce qu'on appelle dans le jargon onusien un "standard" de droits, sans lequel la négociation portant sur le statut politique de la région ne pourra pas commencer. Celle-ci est, en principe, programmée pour la fin de l'année en cours et dans cette attente s'agitent déjà les multiples groupes occidentaux (surtout américains) militant pour l'indépendance du Kosmet.
Mais rien n'est encore dit comment, dans cette éventualité, sera contourné l'obstacle de la souveraineté serbe. Pour retirer un territoire d'un pays souverain, il y a deux moyens : ou la force, ou le consentement, c'est-à-dire la volonté nationale exprimée par l'ensemble de la population du pays et non pas seulement - comme les nationalistes albanais et leurs alliés semblent le croire - par celle du territoire concerné. C'est par le soutien de la France entière, consultée par référendum, que le général de Gaulle a pu attribuer le droit à l'autodétermination aux départements français d'Algérie, qui allaient choisir ensuite l'indépendance. Sans cette transition, l'acte de détachement devient illégal et arbitraire et offre un funeste précédent à la vie internationale. Pourtant, on ne peut pas oublier que, dans la crise yougoslave, l'Union européenne d'abord, les Etats-Unis ensuite, ont démontré qu'ils pouvaient être inventifs et agiles pour tourner la législation sans trouble majeur ; et il n'est pas exclu qu'ils récidivent avec le Kosmet et que le consentement libre par contrainte puisse devenir une nouvelle notion légitime et admise dans les relations entre Etats, tout au moins dans certains cas particuliers.
De toutes les Républiques issues de l'ex-Yougoslavie, la Serbie est ainsi la seule aujourd'hui à ne pas connaître le tracé exact de ses frontières, non seulement au sud à cause de la situation du Kosmet, mais aussi à l'ouest où, en raison de l'ambition d'indépendance de la nomenklatura gouvernant le Monténégro, la ligne de démarcation entre les deux Républiques fédérées risque d'être transformée en frontière internationale, comme ce fut le cas partout ailleurs avec la dislocation de la Fédération yougoslave. Au début des années 90, cette transformation eût satisfait les responsables de ce qu'on appelle la communauté internationale. Ils soutenaient, en effet, que la Yougoslavie n'existaient plus, qu'elle avait été dissoute sous les menées des nationalistes serbes déterminés à établir une "grande Serbie" et qu'il n'y avait plus dans l'aire de l'Etat défunt que des républiques indépendantes dont aucune ne pouvait prétendre à être l'héritière de la Yougoslavie et qui devaient par conséquent - puisque chacune était considérée comme un Etat nouveau - formuler leur demande d'adhésion à l'Organisation des Nations Unies afin d'être pleinement reconnues. Cette thèse, qui a été imaginée à l'époque pour dissimuler le caractère illégal des sécessions slovène et croate, ordonne maintenant l'acte d'accusation du Tribunal de La Haye contre Slobodan Milosevic et montre que ce procès vise, au-delà de la tentative de démontrer la culpabilité de l'homme politique, à ériger une version partisane d'évènements passés en une vérité historique nécessairement objective de manière à justifier les partis pris de la dite communauté et la disculper de ses fautes.
Or la réalité du terrain contredisait l'affirmation soutenue : les sécessions successives de la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine et, plus tard, de la Macédoine, n'avaient pas supprimé la Yougoslavie mais l'avaient réduite aux Républiques fédérées de Serbie et du Monténégro, lesquelles en faisaient toujours partie, continuaient à lui donner corps et entendaient bien y demeurer. Elles le démontraient, en avril 1992, en approuvant une constitution adaptée à la situation nouvelle. Comme par sa seule existence, la République fédérale de Yougoslavie (appellation donnée à cette occasion et modifiant à peine la précédente) les défiait ouvertement dans leur conception, les puissances occidentales cherchèrent d'abord à la nier puis à la saper mais, en dépit de leurs tentatives, elles ne parvinrent jamais à confisquer le siège qui lui revenait de droit à l'ONU et qui ne fut que "gelé" lors de l'embargo décrété contre elle durant la guerre en Bosnie.
La dérive, qui a saisi le Monténégro et menace depuis ses amarres avec la Serbie, est un produit direct de l'embargo total auquel la République fédérale de Yougoslavie a été soumise par la résolution 757 du Conseil de sécurité, adoptée le 30 mai 1992. Pour survivre à ce blocus de fait et obtenir l'essentiel, à commencer par les dérivés du pétrole, le seul moyen était le recours aux trafics clandestins, couverts par le "secret d'Etat". Dans son livre de souvenirs ("Les règles du silence ", paru l'an dernier à Belgrade, Momir Bulatovic, à l'époque président du Monténégro, a décrit les ressorts de cette activité dans sa république, tout en assumant sa responsabilité personnelle. Quand un tel commerce ne peut pas être strictement contrôlé s'enclenche un engrenage dont le mécanisme est connu : les premiers trafics en engendrent d'autres qui sont de plus en plus lucratifs et de moins en moins légaux, même en l'absence d'embargo, comme celui des cigarettes, par exemple ; l'enrichissement des personnes et des groupes détermine un milieu d'intérêts, de complicités et de connivences où surgit, pour des raisons de protection et de développement, un irrésistible besoin de pouvoir que seule la politique peut satisfaire. C'est ainsi qu'est apparue la soudaine ambition du chef de gouvernement Milo Djukanovic, entraînant sa rupture avec Bulatovic, la scission du parti majoritaire auquel tous deux appartenaient et la victoire du premier nommé à l'élection présidentielle, au terme d'un scrutin contesté et contestable, mais que les Occidentaux ne contesteront pas parce que l'élu servait leurs desseins. Il s'est engagé totalement, en effet, contre Slobodan Milosevic, dénonce sa volonté hégémonique qui a fini par paralyser la vie commune des deux républiques et entretient des relations suivies avec ses opposants à Belgrade. Désormais, la presse de l'ouest accole régulièrement au nom de Djukanovic les termes magiques de "réformateur" et de "démocrate" et les chancelleries du même bord manifestent au président monténégrin égards et sollicitude, comme à tout allié objectif. Elles mettront même en garde le régime de Belgrade contre toute tentative de déstabiliser celui de son voisin, sans prêter attention au fait que l'opposition monténégrine à Djukanovic était muselée.
Mais Milosevic parti, l'opposition arrivée au pouvoir en Serbie découvre, et avec elle d'autres esprits crédules, que l'obstacle à la bonne entente n'a pas disparu avec celui qui était censé l'incarner. Il demeure et s'exprime maintenant dans le déchaînement d'un nationalisme monténégrin qui renie, contre l'évidence la plus élémentaire, la nature serbe de sa culture et de son histoire pour mieux appuyer une aspiration à l'indépendance et la faire aboutir à Podgorica, comme elle s'est réalisée naguère à Ljubljana et à Zagreb. Il suffit de pénétrer au Monténégro par la ligne de démarcation avec la Serbie ou par la frontière avec l'Herzégovine pour constater que la langue serbe est devenue par enchantement monténégrine et que la propagande développée par les médias tenus fermement en mains par les autorités locales s'en prend à la Serbie et aux Serbes avec un allant propre à réjouir les milieux serbophobes les plus exigeants.
Mais ce discours ne doit être pris uniquement à la lettre, il sert aussi à habiller d'un peu de noblesse une exigence plus terre à terre : celle de demeurer au pouvoir à Podgorica, non seulement pour les avantages qu'il offre, mais surtout parce qu'il constitue le plus sûr abri actuel pour Milo Djukanovic et son clan. Sans lui que deviendraient-ils avec toutes les "affaires" où les organisateurs s'inquiéteront de leur départ et dont certaines intéressent déjà deux procureurs d'Italie ? Dans cet esprit, Djukanovic ne s'est pas présenté devant le peuple pour briguer un nouveau mandat présidentiel et a repris sa fonction de premier ministre face à une assemblée où il dispose d'une majorité. De même, au sein de la "Communauté étatique de Serbie et Monténégro" (qui a remplacé, en février 2003, la République fédérale de Yougoslavie), il a engagé un combat en vue d'ajourner l'élection au suffrage direct (et non indirect comme précédemment) du parlement commun à Belgrade et à Podgorica, prévue pour cet hiver, sous prétexte d'organiser auparavant un referendum au Monténégro sur l'indépendance de cette république. La consultation référendaire est bien programmée par la "charte constitutionnelle" fondant cette "communauté", mais uniquement pour l'an 2006. En cherchant à l'avancer, Djukanovic n'a songé qu'à éviter le risque d'une défaite au scrutin parlementaire qui serait de mauvais augure pour son pouvoir. D'où son entêtement à poursuivre son objectif inspiré en apparence par le seul souci national et à rejeter tous les arguments qui lui étaient opposés. A tel point que son homologue de Serbie, le président du conseil Vojislav Kostunica a dû engager Bruxelles pour faire entériner une solution, dès lors que l'Union européenne, par le truchement de Javier Solana, avait parrainé et même aidé à imposer à Podgorica une "charte constitutionnelle" qu'elle n'aurait peut-être acceptée sans elle. Ainsi les Européens, déjà actifs au Kosmet et en Bosnie-Herzégovine, tiennent un rôle important dans les relations entre le Monténégro et la Serbie, c'est-à-dire au cœur d'une "communauté étatique", composée d'un même peuple et, en principe, souveraine.
Tenaillée au sud et à l'ouest, la Serbie l'est aussi par le harcèlement auquel la soumet le Tribunal pénal international. Feu le premier ministre Zoran Djindjic avait pensé que la livraison tant désirée à l'ouest de Slobodan Milosevic apaiserait les ardeurs du procureur de La Haye. Mais il s'était trompé dans sa vilénie. Les requêtes impératives se sont poursuivies avec la même rigueur et le soutien unanime de l'Union européenne. La nécessaire "coopération" avec l'instance soi-disant judiciaire est devenue désormais un préalable à toute demande formulée par Belgrade et constitue un moyen de pression politique d'autant plus aisé que le critère déterminant la bonne (ou mauvaise) exécution de cette obligation est laissé à l'appréciation de ceux qui l'exigent, comme de ceux qui s'en servent.
Ainsi, en plus des difficultés matérielles qui l'enserrent et tiennent encore en bonne partie à l'appauvrissement résultant des années d'embargo, la Serbie vit dans le sentiment inconfortable d'être l'objet d'un chantage constant qui continue de l'isoler même si elle ne fait plus figure de paria comme au temps de Milosevic. Et elle l'éprouve d'autant plus fortement que sa classe dirigeante a placé le salut du pays dans une adhésion à l'Europe et que c'est cette aspiration précise qui sert de levier aux maîtres chanteurs dans leur besogne. Personne ne songe à Belgrade que la Suisse ou la Norvège pourraient aussi bien servir d'exemples. Tous s'en tiennent à un idéal dont les modalités et l'aboutissement échappent à leur maîtrise et qui s'apparente ainsi à une sorte de fatalité à laquelle nul ne peut échapper. Beaucoup d'entre eux seront sans doute surpris et même atterrés par les propos tenus en privé par le même Zoran Djindjic qui passait, en Serbie, pour le meilleur représentant des réformateurs démocrates et européens et, à l'étranger, pour le politicien serbe le plus réceptif aux souhaits occidentaux et plus particulièrement allemands. Deux mois avant son assassinat le 12 mars 2003 à Belgrade, il avait renoué avec l'écrivain Dobrica Cosic et lui avait livré au cours de leur long entretien cette appréciation que le romancier cite dans son dernier livre paru en automne dernier : "Dans dix ou quinze ans, quand l'Union européenne envisagera de nous accueillir, nous devrons bien réfléchir avant de décider s'il faut ou non monter dans ce train !"
Ses admirateurs pourraient tirer au moins une leçon de ce propos : l'échéance qu'ils espèrent tant, est, en vérité, plus lointaine qu'ils ne le croient, de sorte que leur empressement, source des complaisances exigées et obtenues, n'a aucun fondement, sinon la candeur.
 
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LES BALKANS : UNE REGION SOUS INFLUENCE de Kosta Christitch - [WORD - 54 ko]

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