Deux fascistes honorés au monténégro
De Komnen Becirovic
 
Sekula Drljevic Savic Markovic Stedimlija
Sekula Drljevic Savic Markovic Stedimlija
C'est une véritable atteinte à l'honneur et à la dignité des Monténégrins en même temps qu'une insulte à la mémoire des victimes du fléau fasciste en ex-Yougoslavie et ailleurs, que de voir s'opérer depuis des années dans leur pays, sans que l'opinion publique internationale s'en aperçoive, la réhabilitation de deux idéologues fascistes et criminels de guerre locaux, Sekula Drljevic avocat et politicien, né en 1884 à Moraca, et Savic Markovic dit Stedimlija, publiciste, né en 1906 à Piperi.
Entamée et menée d'abord à Zagreb à l'époque de l'euphorie nationaliste en Croatie, qui préluda à la sécession néfaste de cette République de la Fédération yougoslave en 1991, reprise et poursuivie subrepticement au Monténégro par l'hebdomadaire Monitor durant les années 90, poursuivie avec ostentation et impudence depuis l'instauration du pouvoir personnel de Milo Djukanovic en 1997, par le bimensuel Crnogorski knjizevni list, journal littéraire monténégrin, dirigé par le poète et écrivain hurluberlu Jevrem Brkovic, qui passa huit ans à Zagreb en tant que militant de la cause croate et islamo-bosniaque : cette réhabilitation est aujourd'hui chose faite. De sorte que les écrits de Drljevic et de Markovic-Stedimlija, édités à Zagreb et à Podgorica, sont devenus en fait des textes fondateurs de l'État monténégrin antiserbe qui est en train d'être construit par l'équipe régnante d'anciens communistes avec Djukanovic en tête, et qui n'attend que sa consécration par le référendum décidé par le pouvoir, contre vents et marées, pour le printemps prochain, et qu'il estime gagné d'avance.
C'est pour des raisons tout à fait mesquines - Drljevic n'ayant pu obtenir le poste ministériel qu'il convoitait dans le gouvernement du roi Alexandre au lendemain de la création de la Yougoslavie en 1918, et Markovic-Stedimlija n'ayant pu trouver dans la presse serbo-monténégrine une tribune pour ses élucubrations sur la croatité des Monténégrins et devant se rabattre sur les publications ultranationalistes croates - que ces deux personnages ont basculé, au cours des années 30 du siècle passé, dans un antiserbisme d'autant plus outrancier qu'ils professaient jusqu'alors leur serbité. Dès l'invasion de la Yougoslavie par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste en avril 1941, les deux créatures se sont attelées au service de l'occupant : Drljevic en tant que président d'un État monténégrin prétendument souverain proclamé par les Italiens, mais qui ne dura qu'un seul jour, l'insurrection populaire générale l'ayant fait crouler le lendemain ; Stedimlija, engagé personnellement par Ante Pavelic, le poglavnik, chef de l'État oustachi croate, qui le considérait comme "la première plume de Zagreb", en tant que principal apologiste du génocide qu'allait perpétrer cet État sur les Serbes et avec eux sur les juifs et les Roms durant quatre ans en Croatie et en Bosnie-Herzégovine, cette dernière se trouvant englobée par Hitler dans sa création fantoche.
Bientôt, abandonné par les Italiens, faute d'un soutien quelconque dans le pays, et exilé par eux à San Remo où il vivait librement, Drljevic passa illégalement à Zagreb pour y fonder avec Stedimlija un hypothétique Conseil national monténégrin, les deux parjures comptant désormais sur Pavelic et, par son intermédiaire, sur Hitler pour assurer sous la botte nazie l'indépendance et la liberté du Monténégro par rapport à la Serbie. Au fur et à mesure que la monstrueuse création hitlérienne s'enfonçait dans le magnum crimen, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de l'historien croate Victor Novak sur cette sombre période, Stedimlija, n'en devenait que davantage laudateur, comme le témoignent ces lignes, entre mille autres, écrites à la gloire du sanguinaire Pavelic :
"Il se passe que pour la première fois dans la vie du peuple croate se trouvent réunis dans une même personne le chef et le guide du peuple. Le Poglavnik, Dr. Ante Pavelic, ayant passé dans le combat pour la libération de la Croatie et pour la restauration de son indépendance, les moments les plus difficiles et, ayant accompli les plus grands efforts, a triomphé grâce à ses vertus particulières et à sa force spirituelle... Il est ainsi devenu le Guide suprême dans la volonté et dans la pensée duquel se trouvent concentrées la volonté et la pensée du peuple tout entier. Par sa détermination et s'appuyant sur ce qu'il y a de meilleur dans son peuple, au moment où cela a été le plus nécessaire, le Poglavnik a, par une action révolutionnaire, libéré la Croatie du joug étranger et a restauré son indépendance étatique, jetant en même temps la base de son développement dans la liberté, dans le bonheur et dans le bien-être... Par son œil clairvoyant, Il a su voir l'avènement du Nouvel Ordre Européen qu'ont proclamé le fascisme et le nazisme, et comprendre que le système instauré par l'Allemagne de Hitler et par l'Italie de Mussolini, correspondait parfaitement aux aspirations du peuple croate en lui offrant des possibilités afin qu'il se développe en un grand peuple, puissant et civilisé, au sein de son propre État qui occupera la place qui lui convient dans le nouveau cadre européen..."
Et alors que des centaines des milliers des Serbes orthodoxes périssaient sous le couteau oustachi, finissaient au fond des gouffres de montagnes ou dans le camp de la mort de Jasenovac, ou subissaient des conversions forcées au catholicisme, l'impie Stedimlija, en tant que bras droit du faux évêque serbe Germogen, nommé par Pavelic, et directeur d'un soi-disant Calendrier orthodoxe, exultait : "Dans l'âme des Croates orthodoxes s'est faite une grande joie, comme en témoignent de nombreuses lettres qu'écrivent aussi bien les fidèles que leur clergé. Leurs cœurs sont pleins de bonheur et de gratitude envers l'œuvre de Poglav-nik. Ils disent dans leurs lettres qu'ils invoquent avec des larmes de joie la bénédiction de Celui qui gouverne les mondes et les siècles sur le Poglavnik et sur l'État oustachi tout entier, ayant compris quel chemin ont pris le Poglavnik et l'État Indépendant Croate."
Drljevic, lui, salua l'occupation du Monténégro par l'armée de Mus-solini, comme une libération des Serbes. En présence du gouverneur militaire Stefano Mazzolini, entouré de chemises noires, il s'est félicité, le 12 juillet 1941 à Cetinje, jour du rétablissement de la prétendue souveraineté du Monténégro, en ces termes : "Que soit louée sa Majesté, le glorieux roi et empereur du puissant et amical empire italien, Victor-Emmanuel III. Le peuple monténégrin est fier du fait que l'avènement du Monténégro libre soit lié aux œuvres immortelles du Duce, créateur génial de l'empire fasciste, ainsi qu'aux exploits de la glorieuse armée italienne victorieuse."
Cependant, lorsque les Italiens le laissèrent tomber, le triste sire qui se prenait pour l'homme providentiel du Monténégro, se tourna vers d'autres maîtres, les nazis, en se faisant leur chantre. Au moment même où l'Europe était transformée en théâtre de leurs crimes, où les camps d'extermination tournaient à plein, où saignaient et gémissaient les peuples meurtris livrant un combat surhumain contre le fléau, Drljevic écrivait notamment : "La révolution national-socialiste aura été incomparablement moins sanglante que toutes les grandes révolutions jusqu'à présent. C'est parce que l'idéologie nationale-socialiste n'a pas été imposée au peuple par la terreur et le sang, mais acceptée par l'immense majorité de peuple, avant de devenir une idéologie régnante. Le guide de la révolution nationale-socialiste, Adolphe Hitler, est devenu d'abord le Führer du peuple allemand et ensuite le Führer du Grand Reich Allemand." Et lorsqu'un groupe d'officiers osa, le 20 juillet 1944, lever la main sur son idole, Drljevic n'en finit pas de s'en étonner, en se demandant : "Est-il possible que dans l'armée allemande, dont la gloire serait enviée par les plus grands héros de tous les siècles, se soient trouvés des officiers décidés à commettre le crime uniquement pour s'emparer du pouvoir ? Et ce qui rend le crime des conjurés d'une gravité sans exemple, c'est le moment choisi par eux pour attenter à la vie de Führer avec toutes les conséquences qui en découleraient. D'après leurs propres aveux, ils étaient prêts à ce que les étendards victorieux de la fière armée du Grand Reich, finissent dans la boue de la capitulation devant les mercenaires de la juiverie mondiale. Ils étaient prêts à transformer ainsi un peuple de cent millions d'hommes en nègres européens qui par leur sueur auraient fertilisé gratuitement le capitalisme juif au moins pour un siècle encore."
Et le thuriféraire de Führer de se féliciter de sa vie sauve en persévérant dans son adulation pour lui et pour son hideux satrape Ante Pavelic. Ce dernier reçut Drljevic en audience aussi tard que fin février 1944, pour lui confirmer le soutien et l'aide du gouvernement oustachi à son Comité monténégrin et rendre possible la publication et la diffusion de son pamphlet contre les Serbes, "Conflits balkaniques", que les Croates se hâteront de rééditer la veille de l'éclatement de la Yougoslavie en 1990. Outre les faveurs de Pavelic, Drljevic jouissait de celles d'autres dignitaires oustachis notamment d'Andrija Artukovic, chargé des affaires intérieures, tâche dont il s'exécutait si bien qu'il fut surnommé "le ministre de la mort", des Serbes et des juifs évidemment.
Cependant, le Quisling monténégrin perpétra, toujours en collusion avec ses maîtres croates, un crime effroyable : lorsque, au début d'avril 1945, des milliers de combattants royalistes monténégrins, les tchetniks, avec le voïvode Pavle Djurisic, battant en retraite devant l'avancée des troupes communistes de Tito, arrivèrent en Bosnie septentrionale, dans la plaine de Lijevac au pied du mont Kozara, et s'y affrontèrent avec des forces oustachies bien supérieures, Drljevic leur proposa un armistice, voire la garantie d'un passage libre à l'Ouest moyennant leur reddition, et signa avec eux un accord à cet effet. Ils le crurent, mais à peine leurs armes déposées, environ 300 officiers avec le voïvode Djurisic furent conduits à Jasenovac pour y être massacrés, tandis que le sinistre pitre, obnubilé par le mythe de l'invincibilité de l'Allemagne nazie, s'autoproclamait commandant du reste de cette armée de malheureux qu'il croyait toujours pouvoir conduire, dans le cadre de l'armée croate et de la Wermacht, pour libérer le Monténégro du soi-disant esclavage serbe. Cependant, le châtiment juste ne tarda pas à l'atteindre, au milieu de la débâcle générale, à Judenburg en Autriche où l'un des survivants du massacre qu'il avait ourdi, lui réserva le même sort.
Quant à son acolyte Stedimlija, individu habile et retors, et parlant bien l'allemand, il fut envoyé vers la fin de la guerre comme représentant diplomatique croate auprès de la Direction du Reich pour les affaires balkaniques à Vienne, afin de revigorer le soutien de plus en plus fléchissant de l'Allemagne à la Croatie en même temps qu'au Monténégro tel qu'il le concevait. Cependant ses rapports forts détaillés adressés à Zagreb, montrent que les Allemands, assaillis de toutes parts, n'en avaient point cure. Bien au contraire, devant l'insistance de Stedimlija auprès du haut fonctionnaire Theodor Wührer, d'aider davantage la Croatie, il lui fut vertement rappelé que les Croates étaient les fauteurs de leur propre désastre, les Allemands n'ayant jamais ordonné le meurtre de 760.000 Serbes, commis par les oustachis, provoquant ainsi le soulèvement des Serbes. Affirmation fort intéressante, venant de la part d'un responsable allemand, pour les révisionnistes et les négationnistes de tous bords du génocide commis sur les Serbes en Croatie oustachie.
Suite à l'occupation de Vienne par les Russes, Stedimlija restera dix ans en leur captivité, avant d'être extradé en Yougoslavie, jugé et condamné en tant que criminel de guerre par le tribunal de Zagreb à huit ans de réclusion qu'il ne purgea point, bénéficiant de complicités au sein de la direction communiste croate. Il prendra désormais un profil bas et ne signera ses textes, principalement des essais, que sous divers pseudonymes, sans pour autant résister à se faire entendre avec son ancienne véhémence et sous son vrai nom de Savic Markovic, lors de l'affaire du sanctuaire du mont Lovcen en 1970. Il apporta son obole, dans l'hebdomadaire zagrebois Vjesnik, à l'entreprise du régime communiste de profanation et de destruction de la chapelle au sommet du Lovcen, abritant les cendres du plus grand poète serbe, prince-métropolite du Monténégro, Pierre Petrovitch Niégoch. Elle avait été profanée et détruite, en tant que haut symbole national, déjà une première fois par les Austro-Hongrois durant la Première guerre mondiale, mais restaurée par le roi Alexandre à la libération et à la création de la Yougoslavie. Pourtant l'humble chapelle du Lovcen représentant, aussi bien dans l'esprit pervers du vétéran fasciste Stedimlija et de ses comparses que dans celui tout aussi pervers des communistes, le sceau de la fameuse hégémonie grand-serbe au Monténégro, ils n'eurent nulle difficulté à s'entendre pour la détruire et pour ériger à sa place la lugubre casemate, conçue par un artiste croate, qui occupe depuis le sommet défiguré du Lovcen.
Si, cependant, Stedimlija, mort en 1970, et Drlejvic avaient été flattés, récompensés et honorés, tout en étant tenus en bride, par leurs maîtres croates, ils ne bénéficiaient point d'un tel traitement de la part des Allemands, malgré leurs gesticulations flagorneuses à la gloire de Hitler et du Troisième Reich. Bien au contraire, comme l'a démontré l'historien Rastislav V. Petrovic dans son livre fort documenté "Les oustachis monténégrins", paru à Belgrade en 1997, et qui a servi de base au présent texte, ils ne manquaient pas de manifester leurs mépris envers les deux renégats. Ainsi le ministre du Reich chargé des affaire de l'Europe sud-est, Hermann Neubacher, qualifiait Drljevic d'individu sans intérêt et crapuleux, d'abord à la solde des Italiens, puis des Croates, et même de "putain croate", tandis que le représentant allemand auprès du gouvernement oustachi, Hans Helm traitait pareillement Stedimlija, lors du choix de celui-ci pour le personnage-clé de la propagande génocidaire, ironisant sur ce que pourrait bien être son nom et son prénom. Et alors que, d'après Antoine Sidoti, auteur de "Le Monténégro et l'Italie durant la Seconde guerre mondiale", édité au CNRS en 2004, Mussolini lui-même avait fini par s'apitoyer sur le sort des Serbes de Croatie en ayant déclaré qu'il ne pardonnera jamais à Pavelic d'en avoir fait tué un million, les deux mercenaires oustachis, les seuls qu'avait produit le sol du Monté-négro, demeurèrent jusqu'au bout insensibles à une telle hécatombe et emmurés dans leur inhumanité.
Malheureusement, ce sont ces deux pauvres diables, Sekula Drleje-vic et Savic Markovic, le maître et le disciple, que le régime actuel farouchement antiserbe, négligeant les plus grands hommes du Monténégro dont Niégoch lui-même précisément parce qu'ils se considéraient tous Serbes, est allé chercher sur le fumier de l'histoire afin d'en faire les précurseurs, les théoriciens, "les coryphées de la nation monténégrine", pour employer le terme du plus zélé de leurs suiveurs, le précité Jevrem Brkovic. Leurs infâmes écrits servent aujourd'hui de référence aussi bien dans le domaine de la politique et de l'histoire que dans celui de l'ethnologie, de la linguistique et même de la théologie. Qui plus est, le plagiat d'un poème populaire par Drljevic, encore plus piètre poète que politicien, "Ô, lumineuse aurore du Monténégro !", est élevé au rang "d'hymne national" que l'on chante quotidiennement à la télévision monténégrine. On peut lire aussi dans le numéro 84 du 1er juin 2004 de la feuille bien davantage calomniatrice et haineuse que littéraire dirigée par Brkovic, financée par le pouvoir, un appel, rédigé par l'historien fanatiquement séparatiste Novak Adzic, pour le rapatriement des restes de Drljevic d'Autriche au Monténégro afin d'y être solennellement inhumés.
En bref, Drljevic et Stedimlija se sont mués en une véritable âme damnée du Monténégro actuel. La plupart des Monténégrins, dont le nom dans l'histoire s'identifie à celui de la liberté et de la dignité, ressentent ce guignol révisionniste, qui aggrave le climat déjà malsain dans le pays, non seulement comme une humiliation mais, plus grave encore, comme une atteinte à leur identité millénaire serbe. Outre qu'ils n'admettent pas, malgré une propagande qui tourne au cauchemar, que leur pays soit en proie aux spectres d'un passé monstrueux, ils estiment que l'union avec leurs frères de Serbie, dans laquelle ils vivent depuis près d'un siècle, est d'autant plus naturelle qu'ils ont avec eux une histoire, une langue, une culture, une religion communes s'y ajoutant une multitude, suite à des migrations, de ressortissants de la Serbie originaires du Monténégro. Et même si l'on consent à l'existence d'un État monténégrin souverain, celui-ci ayant après tout existé à plusieurs reprises dans le passé, mais toujours comme un Etat serbe, on ne peut qu'être indigné et inquiet à l'idée que puisse voir le jour une création dont les piliers seraient, auprès tant de hautes figures du Monténégro, les deux pauvres bougres avec leur triste héritage d'actions et de phantasmes criminels, chauvinistes et racistes, ayant prospéré à l'ombre de l'abomination nazie.
Consacrer un tel État, dont cela est loin d'être le seul manquement, par une reconnaissance internationale, serait une lourde erreur, un acte contre nature, contre l'éthique et l'histoire.

Komnen BECIROVIC

Voir les articles de Komnen Becirovic : "La grande figure du prince-poète Niégoch", B. I. n° 52 , février 2001 ; "La serbité des Monténégrins", B. I. n° 54, avril 2001 ; "Monténégro : les aberrations du séparatisme antiserbe", B .I. n° 94, décembre 2004.


Le VERJUS





Le plus petit des
grands journaux
et le plus grand
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