Déjà l'empereur byzantin, Constantin VII Porphyrogénète (913-959), écrivait, dans son célèbre ouvrage De Administrando Imperio, que les régions de Dioclée et de Travounie dévastées et dépeuplées par les Avars, qui s'appelleront plus tard le Monténégro et la Herzégovine, avaient été repeuplées par les Serbes sous l'empereur Héraclius (616-641) qui fit venir des prêtres de Rome pour les christianiser. Les sources postérieures, notamment les chroniques de Jean Skylitzès, de Kékaumenos et d'Anne Comnène, fille de l'empereur Alexis Comnène, parlent des princes de Dioclée, qui incluait une partie de la province de Dyrrachion, l'actuelle Albanie septentrionale, comme de dynastes serbes.
Dans l'Etat médiéval serbe, gouverné par la dynastie des Némanitch (1168-1371), la province de Dioclée, alors nommée Zéta, jouissait d'un statut particulier, les princes héritiers Némanitch, ayant eu en charge cette province avant d'accéder au trône. Après la mort du dernier d'entre eux, le tsar Ouroche, en 1371, et la désintégration de l'Etat avec le coup fatal de la bataille de Kosovo en 1389, la Zéta fut gouvernée par une famille locale féodale, les Balchitch (1380-1421) puis par les Lazarevitch, descendants du prince Lazare mort au Kosovo, enfin, après la chute définitive de la Serbie sous les Turcs en 1459, par les Tsernoyevitch qui, en particulier le prince Ivan, opposèrent une résistance farouche à l'envahisseur ottoman jusqu'en 1499, lorsque le dernier pays libre serbe mais aussi balkanique, perdit son indépendance.
C'est vers la fin du XVIIe siècle que le métropolite Danilo Petrovitch Niegoch déclencha un mouvement insurrectionnel qui aboutit à la libération de plusieurs régions montagneuses autour de la ville de Cettigné, le noyau de l'Etat serbe du Monténégro, ayant désormais comme souverains les princes évêques de cette famille. Sous les successeurs de Danilo, mort en 1735, l'indépendance monténégrine allait s'affirmant, en particulier avec l'énergique métropolite Pierre 1er (1783-1830) qui écrasa, à deux reprises, le maître de l'Albanie du nord, le redoutable Kara-Mahmud, pacha de Scutari, en 1796 à Martinitchi et à Kroussé, puis Djelaloudine, pacha de Bosnie, en 1820, à Moratcha. Pierre II, le poète Niegoch (1830-1851) puis le prince Danilo (1851-1860) qui dissocia la fonction politique et ecclésiastique, réussirent à maintenir l'indépendance de la petite principauté, malgré une formidable pression des Turcs que le prince Danilo défit lors de la bataille de Grakhovo en 1858. Mais c'est surtout sous le prince, plus tard roi, Nicolas (1860-1918) que le Monténégro, à la suite de la guerre de libération menée avec la Serbie, de 1876 à 1878, puis en 1912, avec la Serbie, la Grèce et la Bulgarie contre la Turquie, atteignit les limites actuelles ; il devait s'unir avec la Serbie, la Croatie et la Slovénie au sein de la Yougoslavie en 1918, sous le sceptre du roi Alexandre, arrière petit-fils de Karageorges et petit-fils par sa mère, du roi Nicolas du Monténégro.
Forts de ce grand héritage, en particulier du rôle qu'ils ont joué dans le maintien de la conscience nationale serbe et de l'esprit kosovien, les Monténégrins se considéraient toujours comme les garants de la serbité, et ils auraient pris pour la plus grande offense que quelqu'un en vienne à leur contester cette qualité. Il suffit de lire quelques-unes des innombrables déclarations à ce sujet, émanant des plus illustres d'entre eux, en commençant par celle du métropolite Danilo qui, vers 1698, écrivait sur un évangile qu'il offrit au monastère de Petch, siège du Patriarcat serbe : "Moi, Danilo, évêque de Cettigné, voïvode du pays serbe". Son successeur sur le trône épiscopal du Monténégro, le métropolite Sava, dans une lettre adressée à l'empereur de Russie en 1752, se plaint ainsi du sort du peuple serbe : "La terre serbe, privée non seulement de tout droit, mais aussi piétinée par l'ennemi, mérite toute compassion. La principauté monténégrine est la seule qui est à même de donner l'exemple de courage et d'abnégation à notre peuple slavo-serbe tout entier". De même, Pierre 1er, le métropolite guerrier, mettait en avant sa serbité lors de la bataille de Martinitchi en 1796, exhortant ainsi les Monténégrins : "Vous êtes, mes chers fils, un peuple libre, vous n'avez pas d'autre récompense pour votre combat sacré, hormis la défense de votre liberté et de votre patrie [...] Aux armes, mes chers braves ! afin de montrer à l'ennemi ce dont sont capables nos montagnes héroïques, afin de prouver que dans nos poitrines bat l'indomptable cur serbe et que dans nos veines coule le sang serbe, afin de témoigner que nos bras puissants peuvent triompher sur le champ de bataille".
Quant à Pierre II, appelé communément Niegoch, dont nous avons amplement traité dans le n° 52 de Balkans-Infos, toute son activité d'homme d'Etat et de poète, était pénétrée par l'idée de la serbité, si bien qu'on la retrouve aussi dans la plupart de ses lettres. Ainsi en félicitant le prince Alexandre, fils de Karageorges, lors de sa venue au pouvoir en Serbie, en octobre 1843, il écrivait : "La joie du peuple serbe tout entier est ma joie. Des actions glorieuses et immortelles de Karageorges enthousiasmeront les Serbes à jamais. Ton accession au trône princier constitue le fait le plus cher à leurs âmes, sans exception, à travers tous les pays serbes du petit au plus grand, et je m'en réjouis plus que tout autre fils serbe". Et déjà gravement malade, en 1850, il demandait au prince Alexandre et à son Premier ministre Miloutine Garachanine "de se rappeler parfois de ce sanglant rocher serbe" qu'est le Monténégro.
Le prince Danilo, qui lui succéda en 1851, ne fut pas en reste en s'adressant à Omer pacha Latas, un Serbe islamisé de Krajina qui, après avoir brisé la révolte de beys bosniaques contre la Porte, voulut soumettre le Monténégro, mais sans succès : "N'oublie pas, Omer, bien que n'étant qu'une seule poignée, nous Serbes du Monténégro, nous sommes capables d'affronter toute la puissance turque, mais qu'adviendrait-il si nos autres frères chrétiens, qui subissent le mauvais régime turc, volaient à notre secours ? Il ne resterait nulle trace de toi, pas plus de ton armée que de ton sultan." Et le prince Danilo d'inscrire dans son Code civil, qu'il promulgua en 1855, ce paragraphe : "Bien que, dans ce pays, il n'y ait pas d'autre peuple sauf le peuple serbe, ni d'autre religion hormis la religion orthodoxe, néanmoins chaque étranger et membre d'une autre confession peut vivre, jouir de la même liberté et bénéficier de la même justice que tout autre Monténégrin."
C'est chez le prince, plus tard roi Nicolas, que l'on trouve, parmi les souverains monténégrins, la plus manifeste profession de foi serbe, du fait qu'il a régné près de soixante ans, qu'il a beaucoup écrit et parlé. Poète, admirateur de Chateaubriand dont il adapta en serbe Les aventures du dernier Abencérage, il était surtout un inégalable orateur. Dans sa proclamation aux Monténégrins, lors du début de la guerre avec la Turquie en 1876, il s'exclame : "Voici bientôt cinq siècles, depuis que la puissance turque écrase une grande partie de notre peuple, dévaste les plus belles terres de notre grand Etat serbe d'autrefois. Monténégrins, l'étendard de la liberté et de l'indépendance qui, après le Kosovo, n'a jamais cessé de flotter fièrement sur nos rochers, était également l'emblème de la liberté et de l'indépendance à venir pour tous les Serbes". Et lors de la proclamation du royaume de Monténégro, en 1910, le vieux monarque déclare : "Le temps a strié mon visage de rides, mais mon cur serbe est resté intact". Aussi, à la suite de la victoire sur la Turquie lors de la première guerre balkanique, en 1912 : "Les armées courageuses de deux royaumes serbes, le Monténégro et la Serbie, dans un élan héroïque, ont détruit le mur qui depuis des siècles nous séparait, et par leurs retrouvailles fraternelles ont proclamé au monde entier que les Serbes dans les Balkans, sont finalement libres". Enfin, en 1914, à la veille de la première guerre mondiale, s'adressant à son peuple : "En déclarant la guerre à notre chère Serbie, l'Autriche nous a également déclaré la guerre, à toute la nation serbe, au monde slave tout entier."
Concluons cette série de citations, tirées pour la plupart d'un gros volume de quatre cents pages du publiciste et diplomate, originaire du Monténégro, Batritch Yovanovitch, Les Monténé-grins par eux-mêmes, paru à Belgrade en 1986, par un passage extrait du livre d'Henri Delarue, Le Monténégro, publié à Paris en 1862. Delarue, qui a été pendant trois ans - de 1856 à 1859 - le secrétaire du prince Danilo et qui devait exercer la même fonction auprès du prince Nicolas si une mort prématurée ne l'avait pas empêché, écrit : "C'est par ces grands hommes que la race serbe, si divisée d'ailleurs, se reconnaît et se sent une. L'admiration et un amour commun sont les liens de ces rameaux séparés. Ivan Bey (Tsernoyevitch) Danilo, Pierre 1er, Karageorges, Miloch (Obrénovitch) sont les véritables enfants d'une patrie commune, n'empruntant rien à l'Occident, qui s'est peu soucié d'ailleurs de leur lutte. Ils sont restés exclusivement serbes, mais ils sont, dans toute la grande nation serbe, compris de tous et accessibles à tous".
En fait la question de l'appartenance des Monténégrins à l'ensemble de la nation serbe ne s'est jamais posée pour la simple raison qu'ils en étaient la fleur. Ce n'est que lors de la Seconde guerre mondiale, lorsque, suivi de quelques hommes politiques mineurs, un publiciste monténégrin, Savitch Markovitch Chtédimlya, qui s'était porté volontaire au service de la propagande antiserbe du chef de la Croatie oustachie, le sinistre Pavelic, développa la thèse sur l'origine croate des Monténégrins ou tout au moins sur leurs profondes différences par rapport aux autres Serbes. Après la guerre, les communistes, dans leur obsession de l'hégémonie grand-serbe, reprirent de pareilles idées, certes sous une forme moins violente, et créèrent une nation monténégrine.
Les choses s'envenimèrent avec la désintégration dramatique de la Yougoslavie et en particulier avec la mise en place du prétendu régime démocratique de Milo Djukanovic par les Etats-Unis et l'Union européenne dans l'unique but de faire tomber Milosevic. Avec la chute de celui-ci en automne dernier, le régime de Djukanovic se retrouva soudain sans raison d'être. Pourtant une dynamique séparatiste étant créée, l'enfant de Mme Albright étant devenu robuste, on en est venu aujourd'hui à une situation pire qu'à l'époque des communistes. En effet, ces derniers, tout en ayant pratiqué une politique antiserbe, n'ont jamais tenté de créer une église autocéphale monténégrine. Or, c'est devenu une priorité de M. Djukanovic, malgré le fait que c'est grâce au soutien de l'Eglise orthodoxe serbe, opposée à Milosevic, qu'il fut élu président du Monténégro en 1997, et même, pour cette occasion, se fit baptiser. Pour le moment, il ne dispose pour tout clergé, que de quatre prêtres défroqués et excommuniés, mais dont les partisans s'attaquent, aux personnes et aux biens de l'Eglise orthodoxe, les autorités laissant faire. Encore récemment, dans la région de Cettigné, on a brûlé des icônes de saint Sava, vénéré également par d'autres nations orthodoxes, les Russes, les Bulgares et les Grecs. Aussi en novembre dernier, le prêtre Radomir Niktchévitch, directeur de la revue Svétigora éditée par la métropolite du Monténégro, afin de protester contre l'inaction des autorités, fit une grève de la faim, enfermé pendant douze jours et nuits dans l'église de sa paroisse, réussissant à arracher au gouvernement une promesse de protection.
L'aberration antiserbe, alimentée par les médias contrôlés par le régime, est aujourd'hui telle qu'un poète énergumène, Yévrem Brkovitch, écouté comme un oracle par Djukanovic, vient de déclarer, dans un élan révisionniste et négationniste, qu'il fallait à tout jamais rompre avec les Serbes et entrer dans l'union avec les Croates et les Albanais afin de retrouver une hypothétique identité commune d'il y a au moins mille ans. Ceci, nous l'avons vu, malgré une histoire commune avec les Serbes durant toute cette période, et en dépit du fait que le Monténégro s'est auréolé de gloire en tant que rempart de la liberté serbe pendant plus de deux siècles. D'autre part, une bonne partie des habitants de Serbie est originaire du Monténégro et de la Herzégovine, qu'ils avaient quittés comme des régions inhospitalières pour une Serbie beaucoup plus clémente et plus riche, lorsque celle-ci se libéra des Turcs au cours du XIXe siècle. On estime à un million le nombre de Monténégrins en Serbie, contre seulement quatre cent mille au Monténégro, vivant avec deux cent mille musulmans, si bien que le président Kostunica pouvait déclarer récemment que Belgrade était la plus grande ville monténégrine.
L'Europe qui sort à peine du cauchemar balkanique où elle s'est laissé entraîner, ne peut pas se payer le luxe d'y replonger, en omettant de mettre un coup d'arrêt à la poursuite du morcellement de l'ex-espace yougoslave, laissant se développer un processus contre nature et contre l'histoire, que serait la séparation de la Serbie et du Monténégro.