Serbie-Croatie : crimes et dénis
De Fabrice Garniron
 
Que l'Europe puisse exiger de la Croatie le transfert du général Gotovina au TPIY comme condition de son entrée dans l'Union européenne suscite l'ire indignée de Louise Lambrichs ( Voir Le Monde du 16.3. 2005.). De bout en bout passionné, son plaidoyer évite pourtant prudemment de dire ce qu'il en est des états de services de M.Gotovina. De même qu'il ne répond pas à la question de savoir de ce qu'il faut faire de ce général. Louise Lambrichs pense-t-elle qu'il faut l'honorer comme héros national ainsi qu'on le souhaite le plus souvent en Croatie ?
Quand elle n'occulte pas les faits gênants, il faut toutefois reconnaître à Louis Lambrichs une certaine témérité dans sa défense du nationalisme croate. Car elle n'hésite pas à proclamer que haïr un peuple, en l'occurrence les Serbes, est un devoir moral et le mépriser une exigence de la raison. Que huit ans avant la shoah les Serbes étaient déjà négationnistes ! Et que l'ancien président croate Tudjman, poursuivi pour ses propos antisémites et négationnistes aurait solennellement reconnu l'implication de la Croatie dans la shoah bien avant que Chirac ne le fasse au nom de la France en 1995 ...
En dehors de ces énormités, Louise Lambrichs aime à se poser en détentrice d'une vérité historique qu'elle serait la seule à détenir et à avoir le courage de révéler. Sa méthode pourtant est classique : manipuler ou falsifier les faits pour donner un lustre historique à ce qui tient lieu de démonstration. Quant à l'objectif : faire des Serbes un peuple hanté de tout temps par l'expansionnisme guerrier, le racisme et l'extermination. Démarche essentialiste dont l'autre nom est la xénophobie. Et comme tous les discours qu'elle inspire, ils ne résistent guère aux faits et à un tant soit peu d'analyse.
À commencer par sa tentative de faire passer la Serbie pour un pays plus zélé encore que la France de Vichy dans la collaboration et dans l'extermination des Juifs.
Ainsi, à lire Louise Lambrichs il serait grand temps que la Serbie d'aujourd'hui reconnaisse enfin sa responsabilité historique dans la collaboration : le général Nedic serait le Maréchal Pétain en pire. Il n'est bien évidemment pas question de contester que les deux hommes étaient l'un comme l'autre disposés à se soumettre à l'Allemagne nazie et à son idéologie. Mais, tout à son amalgame, Louise Lambrichs oublie au passage l'essentiel : c'est que Nedic a été directement désigné par l'occupant nazi alors qu'à Vichy une assemblée dont la représentativité est incontestable a légalement voté les pleins pouvoirs à Pétain. Et, même si de Gaulle sauve l'honneur en décidant de continuer le combat depuis l'Angleterre, aucune instance légale française ne fait le même choix. Il en va tout autrement en Serbie où, immédiatement après l'invasion nazie du 6 avril 1941, la famille royale et l'ensemble du gouvernement se réfugient à Londres et se rangent, comme de Gaulle, du côté de la Grande Bretagne. On ne saurait trop conseiller à Louise Lambrichs d'aller jusqu'au bout de sa tentative de comparer la France et la Serbie durant cette période. La comparaison ne va guère dans le sens de ses assertions, pas plus qu'elle n'est favorable à la France. Quand en effet Daladier revient de Munich après avoir sacrifié et trahi son allié tchécoslovaque, il est acclamé par une foule qui se persuade qu'il vient de sauver la paix. Lorsqu'en revanche la Yougoslavie, sous la menace directe d'une invasion, signe le pacte tripartite avec Hitler, la Serbie se soulève pour renverser son gouvernement. Les dénis serbophobes de Louise Lambrichs n'y pourront rien : cette insurrection, saluée de Washington à Londres, en particulier par Churchill, témoigne du refus farouche du peuple serbe de toute collaboration avec l'Allemagne nazie. Et c'est ce soulèvement à la fois héroïque et suicidaire qui entraînera les représailles de Hitler : le déferlement de la Wehrmacht, l'écrasement de Belgrade sous les bombes, l'occupation de la Serbie et le dépeçage de la Yougoslavie au profit des alliés de l'Allemagne nazie, en particulier de la Croatie.
Quant à l'assimilation des tchetniks à la Milice de Darnan, elle illustre une nouvelle fois l'étonnante faculté de Louise Lambrichs à faire dire à l'Histoire le contraire de ce qu'elle dit, dans le seul but de faire partager ses préjugés. Car en l'occurrence, ces tchetniks que Louise Lambrichs veut faire passer pour des collaborateurs zélés des nazis sont en fait les premiers à déclencher la résistance contre l'occupant. Louise Lambrichs ignore-t-elle que leur chef, Draza Mihaïlovic, en prend l'initiative avant Tito, dans les jours qui suivent l'écrasement de la Yougoslavie ?Viendra ensuite, comme on le sait, une "guerre dans la guerre" entre résistants tchetniks et communistes qui amènera certains des lieutenants de Mihaïlovic à accepter des accords de cessez-le-feu avec les occupants allemands et italiens. Mais ces accords, et parfois ces trahisons, aussi condamnables soient-ils, ne permettent en aucun cas l'absurde amalgame de Louise Lambrichs. Sur cette question, fions -nous plutôt au point de vue d'un homme dont on a quelques raisons de penser qu'il savait faire la différence entre un résistant et un collaborateur : le général De Gaulle. Faut-il croire que c'est le chef de la version serbe de la Milice qu'il honore quand, en 1943, il décerne publiquement à Londres la Croix de Guerre à Mihaïlovic ? Un geste que de Gaulle revendiquera à plusieurs reprises, non seulement dans ses Mémoires de guerre mais aussi dans les années soixante, comme Alain Peyrefitte en témoignera. Pour de Gaulle en effet, Mihaïlovic était un " héros légendaire ", " le seul héros national ". Quand aux autorités allemandes d'occupation, elles ne se trompèrent pas non plus sur le chef des résistants tchetniks : sur l'affiche qu'elles firent placarder en 1943, elles mirent sa tête à prix à côté de celle de Tito.
Inextricable mélange de falsification, d'ignorance et d'aveuglement, la tentative de Louise Lambrichs atteint des sommets lorsqu'elle accuse la Serbie d'avoir participé, comme la Croatie d'Ante Pavelic, à la Solution Finale. Il est en particulier proprement stupéfiant de la voir citer Sajmiste et Bajnica comme étant des camps où " les Serbes " auraient déporté et exterminé les Juifs, preuve de la participation des Serbes à la Solution Finale. Ignore-t-elle que le premier de ces camps, aujourd'hui dans la banlieue de Belgrade, n'était pas à l'époque en Serbie mais sur le territoire de la Croatie d'Ante Pavelic ? Et que dans ces deux camps sous l'autorité directe des forces d'occupation allemandes, les victimes déportées étaient des Juifs de Serbie et des Serbes ? À l'évidence Louise Lambrichs s'égare en évoquant ces lieux. Car cette référence destinée à donner un vernis historique à ses assertions prouve en fait le contraire de ce qu'elle veut prouver : voulant faire de Sajmiste et de Bajnica des lieux emblématiques de la souffrance que " les Serbes " auraient infligé aux Juifs , elle cite en fait des lieux où Serbes, Juifs de Serbie et d'autres membres de minorités nationales ont été martyrisés.
Il n'en est pas moins vrai que si dans la Serbie occupée les Serbes étaient victimes de représailles effrayantes, ils n'étaient pas l'objet de mesures génocidaires, contrairement à ce qui se passait en Croatie. Les Juifs et les Tziganes en revanche furent en effet presque tous exterminés dès mai 1942. Ce fait, qui quoi que veuille faire croire Louise Lambrichs n'est en aucun cas un secret pour les historiens serbes, tient à ce qu'en Serbie l'extermination incombait non aux SS des Einsatzgruppen mais aux unités régulières de la Wehmacht bien plus nombreuses. Contrairement donc à ce que veut faire croire Louise Lambrichs, la rapidité de la Solution Finale en Serbie ne tient nullement au zèle des Serbes à la mettre en œuvre.
Louise Lambrichs qui use et abuse des termes de " dénis " et de " dénégationnisme " pour attaquer la Serbie et une Europe qui en serait la complice laisse étrangement de côté une question majeure. Alors qu'elle admet, avec une extrême discrétion toutefois, la participation de la Croatie oustachie à la Solution Finale, elle ne dit pas un mot du génocide des Serbes dans l'"État croate indépendant". Si l'on s'en tient à la définition donnée par l'ONU en 1948 définissant le génocide comme " l'intention de détruire en tout ou en partie un groupe national ", les Serbes de Croatie et de Bosnie ont incontestablement été victimes de ce crime contre l'humanité. L'intention génocidaire ne fut-elle pas proclamée publiquement par les dirigeants oustachis ? La mise en œuvre de ce programme par l'extermination de dizaines, sinon de centaines de milliers d'hommes de femmes et d'enfants ne fut-elle pas constatée par les armées d'occupation italiennes et allemandes ? Et peut-on reconnaître ou nier le génocide des uns sans reconnaître ou nier celui des autres alors que les Juifs les Serbes et les Tziganes ont été déportés et exterminés dans les mêmes camps ? Le silence de Louise Lambrichs sur cette question apparaît bien étrange alors qu'elle prétend œuvrer à la réconciliation serbo-croate et affirme que la confrontation à leurs crimes passés est l'indispensable thérapie des peuples. Le silence de Louise Lambrichs sur cette tragédie en dit long sur le crédit qu'il faut accorder à ses proclamations sur la " réconciliation serbo-croate ". Mais pourquoi s'en étonner ? Son article n'est-il pas un plaidoyer en faveur d'une "pure victime"… le général Gotovina, dont elle ne dit pas un instant qu'il est responsable de l'expulsion des quelques dizaines de milliers de Serbes de Croatie en août 1995 ?

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