Nouvel accès de delirium serbophobe : le cas Lambrichs
De Fabrice Garniron
 
L'auteur de "Nous ne verrons jamais Vukovar" échapperait-elle au commun des mortels ? Louise Lambrichs en tout cas semble en être persuadée : pas un instant elle ne doute de détenir les outils "scientifiques" lui permettant de ravaler tout discours autre que le sien à de simples préjugés et à l'irrationnel. Dès les premières pages en effet, on comprend que le livre de Louise Lambrichs a les travers caractéristiques de l'usage douteux que certains font de la psychanalyse: non seulement la complaisance, en l'espèce intarissable, mais l'obstination grotesque à faire passer les travaux de Freud et de Lacan pour un ensemble de lois aussi incontestables que celles de la gravitation…
Mais " Nous ne verrons jamais Vukovar " se veut autre chose qu'un nième livre d'analysé s'adressant aux analysés.
Puisque selon L.Lambrichs on ne saurait aujourd'hui " gloser sur l'humain " en ignorant la psychanalyse, il faudrait impérativement avoir recours à l'œuvre de Freud, voire à telle interprétation de Lacan, pour comprendre les guerres en Yougoslavie. On comprend vite toutefois que cette extrapolation pseudo scientifique est avant tout au service de l'engagement passionné de L.Lambrichs aux côtés de l'ultra nationalisme croate et doit par conséquent servir à accabler les Serbes de tous les maux. Dans ce domaine, il faut reconnaître à L.Lambrichs d'être la première à notre connaissance à aller aussi loin dans ce bricolage intellectuel consistant à mettre la psychanalyse au service d'objectifs politiques sous couvert d'"analyse historique". L.Lambrichs revendique d'ailleurs ce qui lui tient lieu de bagages intellectuels pour comprendre la question yougoslave : " la littérature, l'épistémologie médicale et la psychanalyse ". Pourquoi en effet s'encombrer de l'histoire, de la géographie, de l'économie et de la géopolitique… Mais il y a plus grave, dont le livre de L.Lambrichs n'est qu'un symptôme parmi d'autres : il s'agit de la tentative de certains universitaires de s'emparer de la psychanalyse pour donner une caution pseudo scientifique à leurs préjugés xénophobes, en l'occurrence serbophobes. Le tout sur fond trompeur de radicalité antiraciste. L'antiracisme d'apparence et l'utilisation dévoyée de la psychanalyse au service de la haine xénophobe, voilà ce qui traverse de bout en bout l'affligeant livre de L.Lambrichs. À ce titre, " Nous ne verrons jamais Vukovar " est en parfaite continuité avec les élucubrations ignominieuses de Véronique Nahoum-Grappe. Rappelons que lors de la guerre en Bosnie cette dernière expliquait doctement dans Le Monde que les représentations identitaires des Serbes étaient devenues une obsession collective consistant à tuer leurs ennemis " en faisant couler leur sang par l'égorgement au couteau " et à " diffuser leur sperme par les viols systématiques " des femmes musulmanes. (1). Avec " Nous ne verrons jamais Vukovar ", nous voilà donc obligés de constater une fois encore que les théorisations xénophobes n'ont pas pris fin avec le discrédit scientifique des théories racistes. À l'essentialisation par la race, désormais impossible, a succédé l'essentialisation par la culture, dérive encouragée et sanctifiée par une certaine bienpensance prétendument antiraciste lorsqu'il s'agit des Serbes. Au point qu'avec le soutien du Monde, du Nouvel Observateur, du Centre National du Livre et du Ministère des Affaires Étrangères, on en arrive à publier un livre dont l'auteur affirme sans honte que " l'humour serbe est une école du mensonge dont ils (les Serbes) se glorifient publiquement et qui dans leur culture est devenu une seconde nature ". Énormité qui a toutes les chances de passer inaperçue, alors qu'elle aurait soulevé à juste titre l'indignation pour son caractère raciste si elle avait par exemple visé les Juifs et non pas les Serbes. À se demander si à l'abri d'une nouvelle caution pseudo scientifique teintée de psychanalyse ne se perpétuent pas les bonnes vieilles tentatives scientistes qui avaient pour objectif de hiérarchiser les peuples ou de distinguer les "bons" des "mauvais".
La première partie appelée " Le cas Handke ", est parfaitement emblématique de la démarche de L.Lambrichs : il s'agit bel et bien de faire de la psychanalyse une arme de guerre. En l'occurrence de salir et de discréditer un écrivain dont l'œuvre la fascine en même temps qu'elle l'écrase, et de le désigner à la réprobation et au mépris universels pour ses positions dans le conflit yougoslave. Sous la plume de L.Lambrichs, la psychanalyse ne sert en effet à rien d'autre que de vernis à sa propre intolérance et à son fanatisme. On comprend donc que, pas un instant, L.Lambrichs n'examine les arguments de l'écrivain. Car son objectif n'est pas seulement de faire de Peter Handke un homme moralement indigne, mais de démontrer que l'engagement de Handke aux côtés des Serbes ne doit rien à une quelconque réflexion. Pour L.Lambrichs, Peter Handke n'est pas un être doué de raison : il n'est que la proie de forces qu'il ignore, en particulier celles de ses origines. Partant des axiomes selon lesquels les Serbes sont des nazis, autrement dit que " Milosevic c'est Hitler " et que " Srebrenica c'est Auschwitz ", l'engagement de Peter Handke ne serait en fait rien d'autre qu'une répugnante collusion dont il faudrait chercher la cause dans les itinéraires biographiques de ses père et mère, voire de ses oncles . Son père naturel n'était-il pas un membre du parti nazi ? Celui qui l'a reconnu n'était-il pas un ancien soldat de la Wehrmacht ? Quant à l'origine de la mère de Peter Handke, elle est censée être pour L.Lambrichs aussi compromettante qu'explicative : elle était slovène, certes, mais rien à voir avec les "bons Slovènes" de Slovénie… Car L.Lambrichs prend soin de séparer le bon grain des Slovènes de Slovénie, de l'ivraie des austro-slovènes de Carinthie. Ces derniers sont supposés avoir été globalement, comme la mère de Peter Handke, sous influence hitlérienne, contrairement aux premiers qui y auraient tous miraculeusement échappé. Le tableau familial ainsi brossé, L.Lambrichs se convainc d'avoir enfin élucidé le mystérieux " cas Handke ".
Si L.Lambrichs affecte le plus souvent le ton de la neutralité scientifique, elle n'hésite pas pour autant à recourir à l'insinuation et à s'autoriser au passage quelques écarts haineux, histoire de suggérer les mêmes sentiments au lecteur. Mais le dégoût qu'inspire la démarche de L.Lambrichs ne tient pas qu'à sa tentative perfide de mettre en relation les positions politiques de Peter Handke avec l'itinéraire de sa famille durant la Seconde Guerre Mondiale. Ce qui en effet se perçoit constamment au-delà du vitriolage symbolique de Peter Handke, c'est l'amour immodéré que L.Lambrichs éprouve pour sa propre personne : à travers la défiguration de Peter Handke transparaît un auto portrait où domine l'idée apparemment glorieuse que L.Lambrichs se fait d'elle même. C'est ainsi qu'ad nauseam, elle oppose à la veulerie et à la bassesse morale supposées de Peter Handke l'exemple de son propre courage et de ses hautes exigences éthiques .
Quoi qu'il en soit, on ne tarde pas à réaliser qu'au-delà de l'enflure narcissique, la laborieuse tentative de L.Lambrichs d'élucider l'engagement de Peter Handke en le mettant en relation avec la biographie de ses parents tombe à l'eau. Car il n'est apparemment pas venu à l'esprit de L.Lambrichs que les Allemands et les Autrichiens de la génération de Peter Handke dont les parents ont voté pour Hitler et combattu dans les rangs de la Wehrmacht ne sont pas l'exception mais la règle. Le passé des parents de Peter Handke étant de ce point de vue semblable à celui de dizaines de millions d'autres, on se demande pourquoi Peter Handke a été un des très rares de sa génération à avoir adopté les positions qu'on connaît et à ne pas se rallier à l'union sacrée en faveur des indépendances slovène et croate. N'expliquant en rien "l'exception Handke", L.Lambrichs échoue donc là où elle prétend exceller.
Quant à la question de savoir pourquoi c'était dans les rangs des nostalgiques du III Reich, et d'une manière générale dans l'extrême droite européenne qu'on trouvait les partisans les plus acharnés des indépendances slovène et croate, L.Lambrichs prend bien soin de l'occulter. Un soudain accès de mutisme que l'on comprend aisément : aborder cette question l'obligerait à s'expliquer sur le fait qu'elle s'est retrouvée aux côtés de l'extrême- droite raciste et antisémite contre la Serbie. Mais on laissera à d'autres le soin de se pencher sur " le cas Lambrichs " et d' analyser le pourquoi et le comment de son compagnonnage avec des gens aussi recommandables.
Lorsque L.Lambrichs aborde l'histoire de la Serbie, on retrouve l'impudence, la stérilité intellectuelle et l'aptitude à la calomnie qui dominent sa prétendue analyse du " cas Handke ". Défendant les positions croates ultra nationalistes jusqu'à faire passer Tudjman pour un philosémite , elle supporte manifestement mal que l'histoire de la Serbie pendant la Seconde Guerre Mondiale puisse être à juste titre considérée comme plus honorable que celle de la Croatie. Il s'impose donc pour elle de faire en sorte que cette période de l'histoire serbe ne puisse échapper au dénigrement et au mensonge. Car, au-delà de la Seconde Guerre Mondiale, le deuxième objectif du livre c'est aussi cela : faire de l'histoire de la Serbie une suite de monstruosités dont les Serbes d'aujourd'hui devraient avoir honte et pour lesquelles ils devraient pour l'éternité demander pardon à l'humanité entière. Mais c'est en particulier lorsqu'elle accuse les Serbes d'avoir participé avec zèle à l'extermination des Juifs de Serbie qu'on se convainc qu'à la liste des nombreux talents négatifs de L.Lambrichs, il faut en ajouter un autre : celui de faussaire. Car elle présente comme une sorte de scoop historique de son cru une note allemande émanant du conseiller d'État Herald Turner (2), note qui affirmait le 29 août 1942 que " la Serbie est le seul pays où la question juive et la question tzigane ont été résolues ". Or ces quelques lignes, sans parler de la terrible réalité qu'elles révèlent, sont parfaitement connues des historiens depuis plus d'un demi siècle.
Mais au-delà de l'imposture, il y a le cynisme. Car L.Lambrichs n'hésite pas à brandir cette note allemande comme une nouvelle preuve de l'héréditaire malfaisance des Serbes. Autrement dit, seule l'éternelle disposition des Serbes à "épurer" expliquerait le fait que les Juifs et les Tziganes aient été exterminés si rapidement en Serbie ! On a d'abord du mal à croire que pareilles divagations puissent être publiées, a fortiori avec les nombreux soutiens cités plus haut. Mais surtout, on doute que L.Lambrichs puisse ignorer ce que les historiens savent depuis longtemps : la principale raison de la rapide extermination des Juifs et des Tziganes serbes tient d'abord à la chronologie puisque " la Serbie fut la première à être touchée par la "solution finale" ", comme que rappelait déjà Léon Poliakov en 1951(3). Quant aux conditions de la mise à mort des Juifs de Serbie, elles expliquent aussi la rapidité de l'extermination. Elles furent en effet semblables à celles des Juifs en Union soviétique occupée : dans ces territoires qui, comme la Serbie, étaient sous autorité militaire directe de l'Allemagne, les Juifs n'ont pas été déportés mais fusillés en masse sur place par la Wehmacht ou les SS des Einsatzgruppen, souvent comme otages, en raison des activités de résistance(4). Avec cette différence qu'en Serbie l'extermination a commencé juste après la destruction de la Yougoslavie en avril 1941, soit plus de deux mois avant l'attaque de l'URSS.
Toute à son inclination pour l'infamie et la falsification, L.Lambrichs continue en prétendant que la résistance des Serbes ne serait qu'un mythe que seule leur aptitude congénitale au complot et au mensonge leur aurait permis jusque là d'entretenir. Et cite le nom de Raul Hilberg, l'auteur du livre monumental La destruction des Juifs d'Europe , comme si l'on pouvait trouver dans son œuvre une quelconque confirmation de ses assertions haineuses. Contentons-nous de citer l'historien américain : " En Russie, l'armée allemande avait été harcelée par la résistance, et le même fléau frappa les Allemands en Serbie . Les Serbes abhorraient le joug de l'étranger sous pratiquement toutes ses formes, et la Serbie occupée fut de ce fait le théâtre d'une incessante guerre de partisans. "(5)
Il serait fastidieux de citer toutes les élucubrations pseudo historiques de L.Lambrichs. Inutile de dire qu'elles sont balayées par les travaux des historiens d'hier comme ceux d'aujourd'hui : outre Léon Poliakov et Raul Hilberg, Georges Bensoussan (6), Béla Vago, Uwe Dietrich Adam (7) et Christopher R. Browning(8).
Gageons toutefois qu'auprès d'un public gagné par le néo racisme serbophobe, ce livre délirant mais largement promu aura un certain succès. Nous ne voyons pourtant qu'un précédent à la perversité dans la manipulation, le mépris des lecteurs autant que des faits et l'asservissement de l'histoire à la haine névrotique qui traversent " Nous ne verrons jamais Vukovar " : le négationnisme faurissonien.
Que ce livre ait pu être publié en dit long sur la corruption intellectuelle et morale de ceux qui l'ont soutenu.

(1) Voir Le Monde du 13.1.1993. Rappelons qu'à partir de novembre 1992 les médias occidentaux affirmaient que des dizaines de milliers de femmes et de fillettes musulmanes étaient systématiquement violées par les Serbes. Pourtant, en février 1993, les seuls témoignages directs de violences sexuelles dont faisait état une commission de l'ONU étaient au nombre de 18. Sur ces 18 cas, 10 étaient des femmes serbes, 6 musulmanes et 2 croates. Voir Toutes les vérités yougoslaves ne sont pas bonnes à dire, de Jacques Merlino, Albin Michel, 1993, pages 66 à 71.

(2) Chef de l'administration militaire en Serbie, " il joua un rôle capital dans la destruction des Juifs de Serbie " écrit Raul Hilberg dans La destruction des Juifs d'Europe, page 590, Fayard, 1988.

(3) Voir Bréviaire de la haine, p. 180, Calmann-Lévy, 1951.

(4) Ceux qui ne furent pas exterminés, principalement des femmes et des enfants, furent rassemblés au camp de Sajmiste (Zemun) dont la construction en Croatie oustachie fut " gracieusement autorisée par le gouvernement croate " écrit Hilberg, p.197, dans La destruction des Juifs d'Europe. En mai 1942, tous avaient été gazés dans des camions à gaz asphyxiants.

(5) Voir La destruction des Juifs d'Europe, p.591, Fayard, 1988.

(6) Voir La Shoah, de Georges Bensoussan, PUF, 1997.

(7) Voir Colloque de l'Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales, L'Allemagne et le génocide juif. Gallimard, Le Seuil, 1985.

(8) Voir Politique nazie, travailleurs juifs, bourreaux allemands, Belles Lettres, 2002. Signalons que L.Lambrichs évoque une note tirée d'un autre livre de Christopher Browning, Fateful months, où il est question de la collaboration de l'administration serbe avec les autorités allemandes. Il n'en faut pas plus à L.Lambrichs pour brandir ces quelques lignes, qu'elle ne cite d'ailleurs pas, comme si elles confirmaient sa thèse de l'antisémitisme virulent des Serbes et de leur participation massive à la Solution finale. Car, pour L.Lambrichs, la continuité du fonctionnement de l'administration serbe et les mesures prises par elles aux dépens des Juifs ne peuvent être interprétées que comme le reflet de l'antisémitisme de la population environnante. Il faut croire que L.Lambrichs ignore l'exemple des Pays-Bas. Car dans ce pays peu suspect d'antisémitisme, où de nombreuses initiatives individuelles et collectives en faveur des Juifs ont eu lieu, l'administration servit également de relais aux nazis dans leur entreprise de déportation des Juifs. Comment en effet oublier que dans les cas hollandais et serbe, cet appareil administratif fut mis sous tutelle par l'occupant nazi ? Signalons aussi qu'en Serbie, les Volksdeutsche, soit l'équivalent serbe des Sudètes, avaient pris le pouvoir à tous les niveaux, en particulier dans l'administration. Et que les autorités militaires allemandes firent savoir publiquement qu'elles punissaient de mort les Serbes qui protégeaient les Juifs de Serbie. Conditions particulières qui pesèrent lourdement sur le fonctionnement de l'administration en Serbie occupée et dont L.Lambrichs semble tout ignorer. (Sur l'administration hollandaise, voir l'article de Pieter Lagrou dans le numéro 233 de la revue Histoire (juin 1999) et Raul Hilberg, opus cité, page 513. Sur la menace de mort pesant sur les Serbes aidant des Juifs de Serbie : voir Béla Vago, opus cité, page 338.)

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