LE RACOLAGE POLITIQUE DES ÉMIGRÉS ROUMAINS
Par Jean-Michel BERARD.
 

Les millions de Roumains qui travaillent en Espagne et en Italie pourraient devenir une véritable arme électorale : un parti à caractère ethnique. Les hommes politiques roumains qui réussiront à les rassembler et les attirer à eux seront en mesure de gagner les élections pour le Parlement européen, mais aussi d'éventuelles élections anticipées dans notre pays. Gigi Becali, le premier politicien qui a flairé pareil potentiel, vient d'entamer les discussions avec le Parti Indépendant Roumain en Espagne". (1)
Il ne nous manquait plus que cela ! Les Roumains qui chez eux se plaignent des partis ethniques magyars se laisseraient séduire par une telle formule en territoire étranger ? Rien n'est moins sûr, mais l'on peut d'ores et déjà en tirer plusieurs analyses.
1) - Depuis les guerres yougoslaves, et avec l'accélération des moyens d'information qui désormais touchent des masses considérables, des outils aussi élémentaires que les mots de notre langue ont été complètement dénaturés, galvaudés, vidés de leur sens.
Le terme "ethnie", était auparavant volontiers appliqué à des sociétés archaïques. C'était un mot réservé aux anthropologues. A l'extrême, il pouvait être utilisé à propos du continent africain, pour souligner le caractère tribal et sous-développé de telle ou telle peuplade. Mais en aucun cas il n'aurait été utilisé en Europe, où les nations avaient depuis longtemps transcendé les ethnies. Le lecteur pourrait-il dire à quelle ethnie, quelle tribu il appartient ? Moi, j'en suis incapable. Tout au plus puis-je décliner ma nationalité, ce qui est très différent.
L'éclatement violent de la Fédération yougoslave a provoqué, le plus souvent à tort, l'irruption brutale de ce mot "ethnie" dans notre vocabulaire courant. A tel point que plus personne ne relève l'incongruité lorsque d'aucuns évoquent une "France multiethnique". Tous ont baissé la garde, et une fois la brèche ouverte dans notre rempart républicain, cette pollution mentale ne pouvait que prospérer. Ainsi vit-on nous tomber dessus le corollaire de l'ethnie : la minorité. A toutes les sauces. Jusqu'aux "minorités sexuelles", comme si cela avait un sens. Nous avons connu des modes, par le passé, comme le culte du "petit", de la petite entreprise, de la petite maison, des petites voitures : c'était le small is beautiful. Aujourd'hui, c'est appartenir à une minorité qui est du dernier chic. Les moins chanceux ont un lot de consolation : le titre lui aussi très envié de défenseur de ladite minorité qui, par définition dans leur esprit, est nécessairement opprimée.
Le problème est que notre constitution et nos traditions depuis la Révolution Française, veulent justement qu'il n'y ait ni ethnies, ni minorités sur notre territoire, mais seulement des citoyens égaux en droits et en devoirs, indifféremment de leurs origines. Travestissez les mots et c'est tout le rapport entre population autochtone et immigration qui s'en trouve bouleversé. "Ethnie" n'est pas synonyme de "nation", et "minorité" ne peut se substituer à "résident étranger". Or n'entend-on pas nos hommes politiques parler de "minorités visibles" ?
2) - L'ethnicisation des rapports dans une société ne peut mener qu'à la disparition de la nation, en tant qu'entité supérieure, mais aussi conduire à une mort programmée de la politique, puisque l'on ne se prononce plus sur un projet politique mais l'on s'aligne de façon grégaire sur le choix de société du troupeau dont on est issu. Avec la désaffection des électeurs pour une campagne électorale si superficielle qu'elle en devient publicitaire, en esquivant les vrais enjeux, nous y sommes en plein. A terme, c'est la République - étymologiquement parlant la res publica, la chose publique - qui se trouve sabordée. A quelle catégorie sociale ce genre de comportement profite-t-il ?
3) - Lorsque plus rien ne relie les habitants d'un pays, ni histoire, ni traditions, ni valeurs du vivre ensemble, et que de plus une "minorité", par sa simple démographie et son poids politique, devient majoritaire dans une province, quelle autre voie s'envisage, sinon la fragmentation du pays en zones "ethniquement pures" ? La civilisation vacille. C'est le syndrome Kosovo. Pour qui pense que le problème de la province serbe n'est qu'un casse-tête serbo-albanais, qu'il ne concerne pas la France et n'aura pas de conséquences sur notre vie quotidienne, il est peut-être encore temps d'ouvrir les yeux…
Il n'est pas surprenant que l'initiative de la récupération d'un parti ethnique par le Parti nouvelle génération (PNG), un groupuscule au programme populiste et - humeurs polémiques de son tribun obligent - aussi changeant que le climat breton. Mais son chef est aussi, et surtout, le président du très populaire club de football Steaua de Bucarest (2). Quelle meilleure casquette en effet que le football, la forme contemporaine des jeux romains du cirque, spectacle d'abrutissement des masses où les nouveaux tyrans s'ingénient dans l'arène à détourner la plèbe des enjeux politiques. "Les chefs ont besoin de foules obéissantes, d'hommes simplifiés et bien matés. On travaille ferme à cette réduction de notre espèce". (3) En cela, le football stimule l'instinct grégaire, les pulsions les plus basses de racisme et de haine identitaire. (4)
Gigi Becali a immédiatement pressenti tout l'intérêt qu'il pouvait retirer en obtenant les bonnes grâces des Roumains de la diaspora regroupés en Espagne au sein du Parti Indépendant roumain (PIR) fondé par l'homme d'affaires Augusto Constantin. En Italie, un avocat, Giancarlo Germani, envisage de créer à son tour un parti ethnique roumain dès le 1er janvier 2007, lorsque Bucarest aura rejoint l'UE. A cette date, Becali, qui décidément voit grand, songe à organiser de semblables partis en France et en Allemagne (5).
Nous voilà donc avertis. Quel serait le rôle de telles structures ? Les principaux intéressés évoquent la défense des intérêts des travailleurs roumains, la création de centres culturels, et même d'écoles roumaines spécifiques. On croit rêver. La défense des travailleurs est d'ordinaire le fait des syndicats, en Espagne comme en Italie, par catégories socio-professionnelles. Comment imaginer une défense des Roumains, en bloc, comme si tous les membres de cette communauté avaient nécessairement les mêmes intérêts ?
La création de centres culturels, où l'on projette des films, prête des livres, organise des expositions, est fort légitime pour des travailleurs à plusieurs milliers de kilomètres de la mère patrie, et pour lesquels le déracinement est d'autant plus douloureux qu'ils sont souvent venus sans leur famille. Mais l'ambassade de Roumanie ne met-elle pas déjà ce genre de structures à la disposition tant des expatriés que des citoyens autochtones intéressés par la culture roumaine ? Des associations culturelles roumaines - il y en a 25 en Espagne, qui ont pris leurs distances avec le PIR - ne répondent-elles pas déjà à ces demandes ? Quant aux écoles roumaines, elles se justifient pour les enfants des expatriés à missions de courtes durées, mais si l'immigré roumain envisage de s'établir plusieurs années dans un pays étranger, n'est-il pas préférable, au nom de l'intégration et dans l'intérêt de ses enfants, d'inscrire ces derniers dans des écoles du pays d'accueil ?
"L'apparition d'un parti avec une teinte nationale roumaine dans le cas qui nous occupe, crée un précédent. Nous pourrions voir arriver les Marocains, une communauté bien plus nombreuse que les Roumains en Espagne, et les Irakiens, réclamer à leur tour un parti. Et que dirions-nous s'il se créait un parti espagnol en Roumanie ?" (6) s'interroge un député du Parti démocrate roumain. "Certains philosophes nous avertissent que nous sommes déjà entrés dans une époque post-nationale, post-historique, post-industrielle, post-idéologique, post-chrétienne... Fait curieux, cette théorie est battue en brèche de façon flagrante par ce qui se passe aujourd'hui et que nous supportons tous, d'une manière ou d'une autre : une explosion du fanatisme religieux et des intolérances de tous ordres, une recrudescence de la xénophobie et du terrorisme, une désacralisation de l'individu et une puissante offensive de démythification des cultures nationales. (...) Nous vivons une époque de migrations massives, un déplacement des groupes ethniques et des groupes professionnels, individuels et collectifs. La carte du monde se profile ainsi. Quel rapport ces groupes établissent-ils avec la population majoritaire, dans quelles mesures s'adaptent-ils (si toutefois ils s'adaptent) aux traditions, à la culture et à la civilisation de la nation dominante, majoritaire ?" (7)
Les Roumains, nouveaux ressortissants de l'Union pouvant participer aux élections locales en plus des scrutins européens, seront dès janvier prochain en mesure de peser sur la vie politique du pays hôte. La création de tels partis est évidemment très mal perçue en Espagne, non seulement en raison du caractère communautaire revendiqué là où les clivages se font d'ordinaire selon les catégories sociales, mais les partis traditionnels sont surtout frustrés de voir filer des adhérents qu'ils auraient pu recueillir dans leurs sections. Pour le moment toutefois, en Espagne, le PIR sensé représenter la diaspora mioritique (de Mioritza, le mythe fondateur roumain) ne compte guère que 150 membres environ. Il semble que les Roumains aiment trop la confrontation des idées politiques pour se commettre avec un parti tribaliste. C'est une nouvelle plutôt rassurante. S'ils veulent influer sur la vie politique locale espagnole, ils pourront orienter leurs choix vers la palette politique ibérique.
"Les statistiques officielles (tant celles des autorités de Bucarest que de Madrid et Rome) concernant le nombre de citoyens roumains sont sans rapport avec la réalité. On parle officiellement d'environ 300.000 Roumains en Italie et à peu près un demi million en Espagne, mais leur nombre est beaucoup plus élevé. Les organisations de Roumains sur place évoquent un million et demi de personnes en Italie, et approximativement un million dans la péninsule ibérique." Si ces chiffres étaient exacts, les Roumains seraient ainsi la plus importante population immigrée (et non "minorité", comme se méprend le quotidien Ziua à plusieurs reprises) en Italie. Là-bas, qu'ils soient résidents légaux ou clandestins, les Roumains occupent en général des emplois de service à la personne (garde-malade, dame de compagnie auprès des personnes âgées, aide ménagère, etc.) , pour les femmes, et des postes d'ouvriers du bâtiment pour les hommes. En Espagne, c'est plutôt l'agriculture qui recrute, avec des emplois dans les serres pour la culture des fraises, où les Roumains concurrencent d'autres travailleurs immigrés plus anciens : les Marocains.
Selon l'Office des migrations Internationales (OMI), deux millions de Roumains travailleraient à l'étranger, le plus souvent illégalement, soit environ 20 % de la population active du pays. Par endroits, ce sont des villages entiers qui se sont vidés, pour se retrouver presque groupés à Madrid, Turin ou Milan. Mais la plupart du temps, les familles sont déchirées : père et mère expatriés, pas forcément au même endroit, laissent leurs enfants seuls en Roumanie, ou au mieux confiés à leurs grands-parents, oncle, tante ou voisin. L'argent gagné au prix d'un tel sacrifice ne suffit souvent pas à combler le vide affectif de toute une génération qui grandit sans parent. Ainsi le petit Razvan, dix ans, un écolier originaire d'un village près de Iasi, passionné d'informatique, a vu sa mère partir à l'étranger pour gagner l'argent nécessaire à l'achat d'un ordinateur. Mais l'enfant a
sombré dans une profonde mélancolie que ni son entourage, ni ses instituteurs n'ont su détecter ou prendre au sérieux. Razvan a fini par trouver un moyen de ramener sa mère à la maison. Il s'est pendu.
La presse quotidienne est pleine de ces drames, d'accidents domestiques tragiques survenus avec des enfants laissés seuls à la maison, de cette détresse comme celle de Razvan, qui a bouleversé la Roumanie toute entière.
A l'instar de la Yougoslavie de Tito, l'émigration est utilisée par Bucarest en tant que soupape de sécurité, avec plusieurs avantages, comme éviter une explosion sociale en maintenant ainsi un niveau de chômage plutôt bas (5 % de la population active environ) et bien sûr faire rentrer des devises fortes dans le pays pour stimuler la consommation interne. Car les expatriés envoient à leurs proches plus de deux milliards d'euros chaque année. Mais paradoxalement, l'hémorragie de main d'œuvre sur son marché interne du travail fait que la Roumanie manque, dans certaines branches, cruellement de bras, et devient donc à son tour un pays d'immigration, principalement pour les Chinois, mais aussi les Syriens et Libanais francophones. C'est une situation réversible, pour peu que le développement soit au rendez-vous : si cette pénurie de main d'œuvre faisait décoller les rémunérations de façon substantielle, la perspective de salaires plus attractifs ramènerait certainement les Roumains au bercail.


(1) Ziua, 3 novembre 2006 : "La force du dehors".
(2) On prononce sté-a-oua, ce qui signifie "étoile", en roumain. Il s'agit bien entendu du symbole communiste. Sous Ceausescu, Steaua était l'équipe de l'armée, tandis que son grand rival, Dinamo, était l'équipe de la police.
(3) Jacques Chardonne, "Vivre à Madère", Grasset, collection Cahiers rouges, p. 62.
(4) Pour ceux que les perspectives de coupes du monde et autres hystéries collectives dépriment ou exaspèrent, je recommande un pamphlet réjouissant et très documenté : "Le football, une peste émotionnelle. La barbarie des stades", par Jean Marie Brohm et Marc Perelman, Editions Folio actuel, n° 122.
(5) Ziua, 2 novembre 2006 : "Becali recueille les votes des récoltants de fraises".
(6) Adevarul, 6 novembre 2006 : "Un parti des Roumains d'Espagne n'est pas profitable aux récoltants de fraises".
(7) Ziua, 1er octobre 2005 : "Nations, minorités, démocraties", éditorial de Eugen Simion.

Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux