LA CAROTTE ET LE BÂTON D'EVO MORALES
De Benito PEREZ
 
A peine quelques heures après l'échéance fixée par le gouvernement, la dixième transnationale pétrolière active en Bolivie a apposé à son tour son paraphe. La "nationalisation soft" des hydrocarbures, annoncée par Evo Morales le 1er mai dernier devenait réalité. Dès la ratification parlementaire, la société d'État Yacimientos Petroliferos Fiscales Bolivianos (YPFB) reprendra à son compte leur commercialisation et cogérera l'exploitation des 54 gisements boliviens avec les transnationales devenues "prestataires de services" pour le compte de la puissance publique. Financièrement, la Bolivie annonce une multiplication par huit de ses revenus d`ici 2011. Pour le président bolivien, qui a besoin de ces petrodollars pour financer son projet socio-économique, c'est un succès incontestable. Au point d'être célébré jusque dans les rangs de l'opposition.
Pour mesurer le chemin parcouru, il suffit de se souvenir qu'il y a quatre ans exactement, le gouvernement néo-libéral de Gonzalo Sanchez de Lozada faisait donner la troupe contre les mouvements sociaux mobilisés en faveur de la nationalisation des hydrocarbures. La fameuse "Guerre du gaz" allait coûter la vie à des dizaines de manifestants et pousser "Goni" à l`exil. Elle rnarquait aussi un tournant historique pour ce pays comptant deux tiers de pauvres, malgré Ies deuxièmes réserves continentales de gaz naturel.
Confiée aux transnationales cinq ans plus tôt, Ia principale richesse bolivienne rapportait alors à peine 300 millions de francs suisses (1) aux caisses de l`Etat. Sous la pression de la rue, ie successeur de "Goni", Carlos Mesa, doublait l'imposition des hydrocarbures mais refusait leur nationalisation, arguant du risque de faire de la Bolivie un "paria" de la communauté internationale.

Cogestion de l'État et du privé

Lorsqu'il prend le pouvoir en janvier 2006, Evo Morales est bien conscient de ce risque, d'autant que les principaux investisseurs étrangers proviennent de l'incontournable voisin brésilien. Le nouveau chef de l'Etat sait également que la petite société publique YPFB est incapable d'exploiter seule, du jour au lendemain, les 54 puits du pays. Sous l'influence de son vice--président Alvaro Garcia Linera, Morales opte alors pour une stratégie de cogestion qu'il présente le 1er mai : I'Etat nationalise le commerce et le raffinage de l'or noir et augmente sa part des recettes tout en garantissant à ses "partenaires" privés un retour sur investissement suffisant pour éviter leur départ du pays. Une nationalisation partielle - "sans expropriations" - qui doit prévenir une multiplication de procès entre la Bolivie et ses concessionnaires. Décidé à mettre les transnationales sous pression, Morales leur donne 180 jours pour se conformer aux nouvelles règles du jeu ou abandonner leurs puits.
Cet audacieux pari - que nombre d'analystes jugèrent alors comme téméraire - Ia Bolivie est en passe de le remporter (la question des raffineries n'est pas encore réglée). Non seulement les revenus fiscaux de La Paz vont prendre l'ascenseur - 1,25 milliard de F suisses (2) annoncés en 2007, ou 23 % du produit intérieur brut (PIB) (3) - mais les dix compagnies transnationales ont promis quelques 2,5 milliards de F suisses (4) d'investissements durant les prochaines années.
Un miracle ? Bien plus le fruit d'une analyse lucide de la situation et d'une méthode éprouvée de longue date : la carotte et le bâton. Par un décret de nationalisation prononcé - militaires à l'appui -- depuis un champ gazier, Morales a su marquer l'autorité nouvelle de l'Etat bolivien. À des compagnies soudainement conscientes qu'elles pouvaient tout perdre, il a fait ensuite miroiter trois marchés captifs - le bolivien, I'argentin et le brésilien (5) - ainsi que des contrats de dix à trente ans et une rentabilité assurée (le chiffre de 15 % est avancé contre 40 % environ aujourd'hui).

Encourager l'investissement

En outre, La Paz a proposé un système d`encouragement à l'investissement qui garantit des gains exponentiels selon la manne dévolue par la transnationale au développement de "ses" installations. A contrario, un forage déjà rentabilisé sera surtaxé. Voire. cette fois, effectivement nationalisé..
Outre ce système dit de "contrat d'exploration et d'exploitation avec risques", les derniers doutes ont été levés grâce a un barême d'impôt adapté à la taille de l'exploitation et à la perte globale subie par l'entreprise lors de la "nationalisation" (6)
Selon des chiffres non officiels, Ies prélèvements s'étaleraient entre 50 % (pour Ies plus petits gisements) et 82 % (taux le plus fréquemment appliqué).
Bien sûr, le triomphalisme d'Evo Morales - qui célèbre sa "nationalisation sans indemnisation" - doit être observé avec circonspection. Il faudra d'abord connaître le détail des contrats et jauger de la bonne foi des signataires pour savoir si son gouvernement a réellement trouvé la bonne formule.

Questions en suspens

L'inexpérimentée YPFB saura-t-elle contrôler réellement les opérations de ses partenaires sans se faire gruger ? Combien coûtera à l'Etat la nationalisation manquante des raffineries et du système de transport des hydrocarbures ? Celle-ci permettra-t-elle d'industrialiser davantage le gaz en Bolivie, afin d'apporter emplois et valeur ajoutée ? Brasilia acceptera-t-elle de revoir à la hausse son prix d'achat du gaz bolivien ? On le voit, les 5 milliards de F suisses (7) de recettes annuelles annoncées par Evo Morales pour 2010 demeurent encore théoriques.

Deux leçons


Mais au-delà des interrogations qui subsistent, quelques leçons peuvent déjà être tirées.
En premier lieu, la confirmation est donnée que les gouvernements néolibéraux des années 1990 - qui ont soldé les ressources naturelles boliviennes au nom du "réalisme économique" - étaient composées de fieffés escrocs. Sinon comment expliquer que les multinationales qui ont vu leurs impôts passer de 18 % à 82 % annoncent unanimement leur intention de poursuivre leurs investissements en Bolivie ?
En second lieu, on constate avec plaisir qu'un gouvernement sachant allier fermeté et souplesse peut faire plier les multinationales les plus puissantes de la planète. Même lorsqu'on est à la tête du pays le plus démuni d'Amérique du Sud.

Benito PEREZ..
Les dossiers du BIP, éditions Démocrite, n° 117, oct.-nov. 2006.


(1) Environ 190 millions d'euros.
(2) Près de 800 millions d'euros.
(3) Auquel il faut ajouter les 2 milliards de F suisses (1,26 milliard d'euros) que devrait rapporter un contrat signé entre YPFB et Enarsa, la société d'Etat argentine.
(4) Environ 1,6 milliard d'euros.
(5) Les deux géants sud-américains puisent une bonne part de leur consommation de gaz en Bolivie. Le prix d'achat vient d'être revu à la hausse par Buenos Aires contre une garantie d'approvionnement sur trente ans. Des négociations sont en cours avec le Brésil.
(6) Ainsi la brésilienne Petrobras, qui contrôle à elle seule la moitié des réserves boliviennes, semble avoir reçu un traitement de faveur.
(7) Environ 3,15 milliards d'euros.
Source : Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL)


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