Conférence de Frédéric Saillot du 19 octobre 2011
Désinformation et géostratégie :
les cas de Katyn et de Racak

Permettez-moi tout d’abord de rendre hommage à Vladimir Volkoff, spécialiste de la désinformation sans qui ces deux livres (1) ne seraient pas. Ils sont tous les deux sous-titrés De l'utilité des massacres, et l'ont comprend bien qu'il s'agit d'humour noir à propos du vrai massacre d'environ 15.000 officiers polonais, dont plus de 4.000 dans les bois de Katyn, par la police politique soviétique au printemps 1940 et à propos du soi-disant massacre de Racak au Kosovo où 45 paisibles villageois albanais auraient été sommairement exécutés par la police serbe en janvier 1999. A qui, à quoi ces massacres vrai et supposé ont-ils été utiles ?

Commençons par rappeler que dans La Désinformation arme de guerre, Volkoff précise qu'elle est une arme de guerre au service d'un but stratégique, voire géopolitique, et à la source du traitement de l'information - car la désinformation a toujours recours aux mass-media - l'on trouve les services secrets de l'Etat qui la propage pour réaliser ses fins. Au moment où il rédige cet ouvrage, les services secrets en question sont par excellence ceux de l'Union soviétique. Il ne prend alors pas au sérieux la désinformation occidentale parce que la liberté de penser et celle de la presse qu'autorisent les démocraties lui paraissent un antidote suffisant. Il faudra les bombardements de la Serbie et du Kosovo par l'OTAN au printemps 1999 pour qu'il cite les activités de la Direction des Opérations de la CIA, pour le compte du Départment d'Etat américain, comme l'équivalent de la Direction A du KGB pour celui de l'Etat soviétique. C'est ce qu'il reconnaît dans l'ouvrage publié après sa mort, La Désinformation vue de l'Est, où il donne une large place à des extraits de l'ouvrage du politologue russe, Serge Kara-Mourza, La Manipulation de la conscience, pour qui la désinformation ne serait pas une stratégie du pouvoir soviétique mais plutôt l'adaptation à la politique des techniques publicitaires occidentales. J'ai pris connaissance de cet ouvrage au moment où je terminais mes deux livres consacrés à Racak et à Katyn, qui font la démonstration de cette similitude.

Au sujet du massacre de Katyn, rappelons les faits : en avril 1943, les services de propagande allemands révèlent la découverte de charniers de 10.000 officiers polonais, bientôt 12.000, assassinés par le NKVD, la police politique soviétique, dans les bois de Katyn à côté de Smolensk que l'Allemagne occupe encore. Cette révélation qu'elle a tardé à divulguer comme je le montre dans mon livre, intervient au moment du tournant de la guerre, dans le jeu complexe des relations internationales induit par l'alliance des démocraties avec l'URSS à partir de l'été 1941, contre l'Allemagne nazie dont l'URSS avait été l'alliée aux termes des pactes d'août et septembre 1939.

Ce tournant est marqué par le débarquement allié en Afrique du nord en novembre 1942 et la victoire soviétique de Stalingrad en février 1943. L'Allemagne recule sur le plan militaire, c'est le moment qu'elle choisit pour révéler les charniers de Katyn et tenter ainsi d'ouvrir une brèche dans l'alliance des démocraties avec l'Union soviétique après l'échec des pourparlers pour la signature d'une paix séparée avec cette dernière.

Cette utilisation de la révélation du massacre pour montrer ce qui attend l'Europe si l'Union soviétique étend sa zone d'influence après la guerre constitue ce que j'ai nommé une désinformation partielle, car comme je le montre dans mon livre, les dirigeants nazis ont certainement été au courant de ce massacre bien avant, information qu'ils utilisent dans un but stratégique, eux qui sont en train de commettre des massacres bien pires encore notamment dans les camps d'extermination qu'ils ont construit en Pologne. D'autant plus que les services de propagande de Goebbels avancent le chiffre de 12.000 cadavres découverts dans les charniers de Katyn alors que les officiers polonais faits prisonniers par l'Armée rouge en septembre 1939 - au moment où l'Allemagne nazie prenait Varsovie et que toute une partie de l'armée polonaise tentait un regroupement stratégique à l'Est - seront répartis dans trois camps : celui de Kozielsk en Russie occidentale, d'où partiront les 4/404 victimes de Katyn, celui de Starobielsk, en Ukraine orientale, d'où seront extraits 3.896 prisonniers qui seront assassinées dans les locaux du NKVD de Kharkov, et celui d'Ostachkov, d'où 6.287 prisonniers seront extraits pour être assassinées dans ceux du NKVD de Tver. A quoi il faut ajouter 7.305 officiers fusillés dans d'autres camps et dans les prisons d'Ukraine et de Biélorussie. En tout, ce que l'on nomme le massacre des officiers polonais à Katyn concerne près de 22.000 victimes. Seuls 400 officiers survivront au massacre, regroupés dans le camp de Griazovietz.

Mais l'essentiel de la désinformation sur Katyn est le fait de l'Etat soviétique et de Staline en particulier, qui nie toute responsabilité et attribue le massacre aux Allemands après juin 1941, en septembre.

L'essentiel des travaux d'identification des cadavres et leur autopsie ont été réalisés par une petite équipe de la Croix-Rouge polonaise menée par le médecin légiste Marian Wodzinski entre avril et juin 1943. Peu d'éléments permettent de conclure à la date de la mort, qui est importante parce que Katyn est occupé par l'Allemagne dès l'été 1941 : s'il peut être établi qu'elle a eu lieu avant, alors est le fait des Soviétiques qui détenaient à ce moment-là les officiers polonais.

Les seuls éléments sur quoi s'appuie Wodzinski sont : 1) les journaux et les carnets de notes trouvés sur les cadavres, qui sont tous antérieurs à mai 1940, ce qui est corroboré par la cessation de toute correspondance avec les familles après cette date 2) les récits des témoins du village proche 3) l'ordre des cadavres touvés dans les fosses : il correspond à celui des groupes qui ont été emmenés de Kozielsk, ce que remarquent aussitôt les rescapés de l'armée Anders alors en Orient au moment de la révélation de Katyn et ce qui sera confirmé par la découverte dans les archives soviétiques d'un document d'archive de la Direction pour les Affaires des prisonniers de guerre du NKVD qu'Alexandre Iakovlev, conseiller de Mikhail Gorbatchev décide de transmettre, semblerait-il contre la volonté de ce dernier.

Pour contester les travaux de la commission polonaise, la direction soviétique va mener une véritable opération de désinformation dans les règles : comme le mentionne Alexandra Viatteau (2), l'une des spécialistes du sujet, sur les indications de Youri Zoria, ancien officier du renseignement militaire soviétique, le GRU, à l'automne 1943 une équipe spéciale du NKVD va préparer le terrain sous le contrôle d'un collaborateur direct de Beria, retournant notamment les témoins.

Une commission spéciale de médecins légistes soviétiques, dirigée par le docteur Bourdenko, médecin personnel de Staline, va alors procéder à de nouvelles autopsies en janvier 1944, concluant à une exécution postérieure à l'occupation allemande, c'est-à-dire à l'automne 1941. Pour cela elle se fonde sur 9 documents qui n'ont jamais été rendus publics et se sont avérés des faux. Des journalistes occidentaux sont invités à venir une journée assister aux travaux de la commission. Certains, acquis aux idéaux du communisme, ont repris la désinformation soviétique.

Remarquons que cette commission est exclusivement composée de médecins soviétiques, alors que l'URSS a des alliés et qu'elle conteste les travaux d'une commission internationale convoquée par l'Allemagne bien qu'elle soit composée de spécialistes de médecine légale parce qu'ils venaient de pays occupés ou alliés avec l'Allemagne, à l'exception d'un médecin suisse, le docteur Naville, peu suspect de sympathie pour les nazis.

Curieusement, elle reprend la désinformation allemande sur 11.000 cadavres d'officiers polonais à Katyn. Cette désinformation sera reprise dans l'acte d'accusation du Tribunal de Nuremberg, qui en comporte une autre sur la date puisqu'il précise qu'"en septembre 1941, 11.000 officiers polonais, prisonniers de guerre, furent tués dans la forêt de Katyn près de Smolensk".

En effet, la meilleure manière d'authentifier une désinformation est de la faire avaliser par une juridiction internationale comme nous le verrons à propos de Racak au TPI. Cependant la sentence de Nuremberg exclura le cas de Katyn des charges retenues contre les dirigeants nazis. Ce qui fait que les travaux de ce tribunal sont inachevés concernant Katyn, crime contre l'humanité, donc imprescriptible. Pourquoi la direction soviétique fait-elle de la désinformation sur le nombre de victimes ? Nous allons le voir, mais arrêtons-nous d'abord sur les enjeux de la désinformation soviétique.

Elle est aussi, par défaut, une désinformation occidentale. Roosevelt va interdire la publication de rapports de ses services concluant à la responsabilité soviétique et la Grande-Bretagne ne publiera le rapport de la Croix-Rouge polonaise qu'en 1989, au moment de la chute du communisme. La raison en est que le principal effort de guerre en Europe est fourni par l'URSS et les Occidentaux veulent éviter qu'elle ne signe une paix séparée avec l'Allemagne. Il faut d'ailleurs remarquer que le silence des démocraties occidentales sur Katyn va de pair avec celui observé sur le sort des Juifs en Europe occupée alors qu'elles sont informées de l'extermination en cours notamment par Jan Karski, agent de la Résistance polonaise, dès novembre 1942.

C'est en effet tout le règlement de l'après-guerre qui est en jeu : si la responsabilité soviétique est reconnue, c'en est fini de l'extension de sa zone d'influence en Europe centrale, c'est-à-dire son contrôle de l'isthme européen de la Baltique à la mer Noire, centre de gravité du continent européen.

Et pour éviter cela, il lui faut écarter l'obstacle constitué par la Pologne qui possède un Etat clandestin, un gouvernement en exil à Londres reconnu par les Alliés et une résistance nationale hégémonique sous son autorité. Elle constitue en outre la 4ème puissance militaire sur le théâtre européen après l'Allemagne, l'URSS et la Grande-Bretagne.

Or les Polonais sont dans une situation bien particulière : ils ont été occupés à l'Est par l'URSS qui a pratiqué une politique de répression et de déportation entre 1939 et 1941. Lorsque se produit le renversement d'alliance de l'été 1941 après l'invasion de l'URSS par l'Allemagne, les alliés obligent Staline, en position de faiblesse, à nouer des relations diplomatiques avec le Gouvernement polonais à Londres dirigé par le général Sikorski, à libérer les prisonniers polonais et à laisser se constituer une armée polonaise sur le territoire de l'URSS commandée par le général Anders. C'est à ce moment-là que les Polonais se rendent compte que près de 20.000 officiers manquent à l'appel que Joseph Czapski sera chargé de rechercher. Pour cela il recueille les témoignages des prisonniers libérés de tous les camps du Goulag, y compris du pire d'entre eux, la Kolyma, qui constituent les premiers témoignages sur l'existence d'un système concentrationnaire en Union soviétique.

C'est la raison pour laquelle Staline, alors en position de force sur les plans militaire et diplomatique, profite de la révélation des charniers de Katyn par l'Allemagne pour rompre les relations diplomatiques avec le gouvernement polonais à Londres et imposer un Comité composé d'une poignée de communistes polonais ayant survécu à la liquidation du PC polonais qu'il avait ordonnée en 1937 et pour disqualifier les Polonais accusés de reprendre la propagande de Goebbels. Cette disqualification concerne aussi bien la vérité sur Katyn que celle sur le système concentrationnaire soviétique.

Cela permet de comprendre pourquoi la désinformation soviétique reprend le chiffre de la désinformation allemande sur les 11.000 victimes découvertes dans les charniers de Katyn, désinformation reprise dans l'acte d'accusation du Tribunal de Nuremberg. Précisément pour ne pas chercher les autres victimes dans d'autres charniers en Union soviétique, découvrant ainsi l'étendue des crimes de masse perpétrés par le régime soviétique sur le territoire de l'URSS. Car comme finit par le reconnaître le docteur Bourdenko, en reconnaissant la responsabilité des services soviétiques dans le massacre des officiers polonais à Katyn : "si l'on commençait à creuser notre Mère la Russie, l'on en ferait bien d'autres de ces découvertes".

Car, et cela a constitué le point de départ de ma réflexion sur Katyn, au moment où les Allemands et la commission polonaise font les travaux d'exhumation dans la forêt de Katyn, ils y trouvent des charniers antérieurs où sont inhumés des Russes victimes de la politique de terreur conduite en URSS de 1917 à 1939. C'est ce que j'ai qualifié de "Katyn sous Katyn", dans le chapitre où j'évoque d'autres charniers comme ceux de Vinnitsa, rendus publics par les Allemands peu après la révélation de Katyn, de Bykovnia dans la banlieue de Kiev ou de Boutovo dans celle de Moscou.

Ce n'est qu'au moment où le règlement de Yalta devient caduc avec la chute du communisme que la vérité sur Katyn, qui en était en quelque sorte le verrou, peut enfin être dite. Le premier président de Russie élu démocratiquement, Boris Eltsine, fera remettre les documents essentiels au président polonais Lech Walesa concluant à la culpabilité de l'Etat soviétique dans le massacre des officiers polonais et publiera le protocole secret du pacte germano-soviétique alors que, comme le montre Victor Zaslavsky, dont je cite de nombreux passages de son dernier livre que j'ai moi-même traduits (3), Gorbatchev aura tout fait pour les cacher et même en détruire une partie afin de préserver le système.

Selon Victor Zaslavsky, l'historiographie de la seconde guerre mondiale ne s'est d'ailleurs jusqu'à présent pas suffisamment penchée sur la période de collaboration entre l'Allemagne nazie et l'URSS entre août 1939 et juin 1941, qui permettrait d'aborder de façon concrète la réflexion sur le totalitarisme.

Après avoir replacé le crime de Katyn dans le contexte de l'ensemble des crimes de masse du communisme en URSS et dans celui du déroulement des événements en Europe orientale de la fin de la première guerre mondiale au règlement de la seconde, j'ai interrogé sa qualification dans une typologie qui va du "génocide polonais" au "nettoyage de classe". Il reste que ce crime couvert si longtemps par le mensonge pose également la question de la morale dans les relations internationales. Selon Sir Owen O'Malley, ambassadeur de Grande-Bretagne auprès des gouvernements en exil à Londres pendant la guerre, dans ses dépêches au Foreign Office, les démocraties occidentales ont renié leurs valeurs dans cette affaire à une échelle inconnue jusque-là. L'ordre du monde de l'après-guerre a été fondé sur le mensonge.

Est-ce à dire qu'au moment où cet ordre du monde a disparu, avec l'effondrement du communisme, nous sommes entrés dans un nouvel ordre du monde fondé sur la morale ? Mon étude sur le soi disant massacre de Racak montre tout le contraire.

Nous partirons pour cela de la réflexion de Renaud Girard, grand reporter au Figaro, suscitée par le démenti apporté par Jamie Shea, le porte-parole de l'OTAN à Bruxelles pendant les bombardements du Kosovo, concernant le bombardement intentionnel d'une colonne de réfugiés albanais sur la route de Djakovica par l'aviation de l'OTAN : "Ecoutez, c'était sidérant pour nous de voir que l'OTAN mentait, parce qu'on était habitués aux mensonges serbes, aux mensonges albanais, mais de voir l'OTAN, en fait une organisation payée avec nos impôts, qui mentait, ça nous a beaucoup surpris".

En effet, Girard couvre le Kosovo, après la Bosnie, depuis un certain temps lorsqu'éclate l'affaire de Racak : le prétendu massacre d'une quarantaine de paisibles villageois albanais dans un village du Kosovo central le 15 janvier 1999 par la police serbe, qui illustrerait la politique de purification ethnique entreprise par la Serbie de Milosevic contre les Albanais du Kosovo, ou les Kosovars comme les nomme la logomachie médiatique qui est l'un des moyens de la désinformation : cela les désigne comme les seuls habitants légitimes du Kosovo.

J'ai consacré tout une partie de mon livre à l'étude de la presse écrite et télévisée, qui permet de suivre l'opération de désinformation dans sa progression. En effet, dans les premières versions consacrées à ces événements, notamment dans Le Figaro et sur FR3 dès le vendredi 15 janvier, il est fait état de tirs sur la Mission d'observation de l'OSCE au Kosovo - la MVK ou KVM, Kosovo Observation Mission, chargée d'observer l'application des accords d'octobre 1998 entre Milosevic et Holbrooke sur la réduction des forces serbes au Kosovo et de ménager une solution pacifique au conflit. Cela a eu lieu du côté de Pec dans l'ouest de la province et il est également fait référence à des combats à Racak et Petrovo entre la police serbe et l'UCK suite à l'assassinat de policiers serbes. Ce n'est que le lendemain, samedi 16 janvier, que ces combats sont présentés comme un massacre de civils sans défense.

Ce jour-là, William Walker, chef américain de la KVM, convoque la presse internationale et fait un véritable numéro au bord d'un chemin creux dans lequel reposent une vingtaine de cadavres dont il prétend qu'ils ont été sauvagement exécutés par la police serbe. Il rentre ensuite a Pristina non sans s'être concerté avec l'UCK, et sans faire le moindre début d'enquête comme sa fonction l'y obligeait, alors que la juge serbe nommée à cet effet en est empêchée par les tirs de l'UCK qui occupe le village. Là, Walker va improviser une conférence de presse dans laquelle il parle de "crime contre l'humanité".

Ce samedi matin, Girard est là, attéré, se disant : "C'est comme à Srebrenica ! Les Serbes sont redevenus fous !", et il va faire un papier où il présente Racak comme un massacre tout en se demandant quel intérêt pourrait donc avoir Belgrade à agir ainsi.

Ce n'est que le lendemain, dimanche 17 janvier, lorsqu'il retourne à Racak avec Christophe Châtelot, le correspondant du Monde, qu'il apprend que celui-ci y est déjà venu vendredi soir, après avoir croisé à Pristina le correspondant de l'AFP, Pierre Lhuillery, qui lui a assisté aux combats qui ont eu lieu à Racak depuis le matin. Combats qui ont été en partie filmés par une équipe de télévision américaine, APTV news, qui se trouvait à Racak depuis le matin. Les journalistes d'APTV comme Lhuillery attestent de la présence d'équipes de vérificateurs aussi bien de la KVM que de l'USKdom pendant les combats tout au long de la journée. Le témoignage de Châtelot, que j'ai longuement interviewé pour mon livre ainsi que Girard et Lhuillery dont le témoignage est également capital, est d'une extrême importance : lorsqu'il arrive à Racak le vendredi 15 janvier au soir, en même temps que des membres de la KVM et de l'US-Kdom - la mission diplomatique américaine qui, contrairement aux autres mission diplomatiques, ne s'est pas fondue dans la KVM - et notamment le général Maisonneuve qui le niera dans son témoignage au TPI, les quelques villageois rencontrés ne parlent ni de massacre ni de morts. A tel point que lorsque Walker convoque la presse internationale pour se rendre à Racak le lendemain, Châtelot n'y va pas, jugeant qu'il ne s'est rien passé d'autre qu'une opération de police ordinaire.

Au vu de tous ces éléments, et d'une visite attentive du site de Racak qui est en fait une base fortifiée de l'UCK munie de tranchées où résidait une garnison fortement armée, Girard décide de faire un nouveau papier mettant en doute la version Oradour-sur-Glane qu'a donné Walker la veille. Châtelot lui emboîtera le pas et à leur suite les chaînes de télévision, qui avaient été promptes à diffuser en boucle la version de Walker, images des cadavres dans le chemin creux en boucle à l'appui. Girard agit ainsi avec un courage que lui dicte sa déontologie de journaliste, car il sait qu'il va recevoir des menaces pour cela, ce qui en effet ne va pas tarder.

Car la désinformation ne lésine pas sur les moyens : des journalistes américains lui disent qu'il va se faire descendre, il réagit en allant immédiatement présenter sa carte à l'officine de presse de l'UCK. Le travail de journaliste est en effet dangereux au Kosovo et les jeunes pigistes qui n'avaient pas connu la Bosnie et dépendent des fixers albanais sont prompts à reprendre la comparaison avec la version officielle de Srebrenica. Mais la désinformation utilise aussi d'autres moyens et de mystérieux "observateurs" américains vont approcher les journalistes pour tenter de les convaincre de reprendre leurs articles dans un sens plus proche de la version que donne Walker de l'événement.

Ce travail sera le plus visible dans les articles du correspondant de Libération à l'époque, Pierre Hazan, qui n'hésite pas à publiquement critiquer ses confrères du Monde et du Figaro. Hazan publie d'ailleurs ses articles aussi bien dans Libération que dans Le Temps de Genève, avec des variations intéressantes portant notamment sur les raisons de l'absence de douilles à l'endroit où les cadavres ont été montrés à la presse le samedi matin et l'absence de sang également alors que les blessures étaient profondes, faits surprenants observés par ses confrères. Les "observateurs" américains, membres de l'USKdom dépendant directement du département d'Etat américain, qui disparaîtront ensuite de la circulation, tentent en effet de convaincre les journalistes que c'est eux qui ont ramassé les douilles, qui ne seront d'ailleurs jamais présentées à la presse ou à la justice, et que le vendredi soir des villageois de Racak leur auraient remis la liste des victimes d'un massacre perpétré dans la journée par les forces serbes. Hazan, qui donne du "général" à Walker alors que celui-ci est officiellement diplomate, sera leur meilleur auxiliaire en ouvrant les pages de Libération à un certain "Mike" qui donne in extenso une version de l'événement justifiant celle de Walker.

Hazan n'hésitera d'ailleurs pas, citant un collaborateur direct de Walker, à aller jusqu'à accuser ses confrères de désinformation : ils auraient par leurs articles remettant en cause la version d'un massacre à Racak empêché une intervention de l'OTAN contre la Serbie. Révélant en fait la raison de la véritable opération de désinformation réalisée par les services américains, dont il est fort probable que Walker fasse partie comme le suggère Rollie Keith, l'un des responsables de la KVM, qui interroge ses états de service en Amérique du sud. J'ai également longuement interrogé le second de la mission, le diplomate français Gabriel Keller, qui - écarté de toutes les activités de la KVM notamment des contacts avec l'UCK - dit à quel point Walker ne prenait ses ordres qu'auprès du Département d'Etat américain dirigée par Madeleine Albright, alors qu'il dépendait de l'OSCE.

L'action courageuse d'une poignée de journalistes va donc retarder l'intervention de l'OTAN qui va suivre l'échec programmé des négociations de Rambouillet en février-mars 1999. Madeleine Albright, qui est une partisane acharnée de l'intervention militaire contre la Serbie, va les manipuler en faisant la promotion du représentant de l'UCK, Hashim Thaci, contre le représentant pourtant élu des Albanais du Kosovo lors d'élections clandestines, Ibrahim Rugova, partisan d'une stratégie politique plus souple. J'ai également réalisé une longue interview d'Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères français à l'époque, qui détaille tout le processus qui à partir des événements de Racak va conduire à l'intervention de l'OTAN contre la Serbie. La veille des bombardements, Helena Ranta, médecin légiste qui a dirigé l'équipe de l'Union européenne, présente le rapport d'autopsie des victimes de Racak lors d'une conférence de presse où ses propos sont interprétés comme allant dans le sens d'une exécution sommaire et d'un "crime contre l'humanité", alors qu'il est établi dans le rapport que les victimes ont été tuées par des tirs venant de directions et à des distances différentes, ce qui attesterait plutôt d'une mort au combat.

Quelle est donc la fonction de cette opération de désinformation ? Comme pour celle réalisée à propos de Katyn, elle a une fonction stratégique puisqu'elle vise à trouver un casus belli. Mais elle a aussi une visée géostratégique puisqu'il s'agit de l'implantation de l'OTAN dans les Balkans afin de parachever sa domination sur l'isthme du continent. Depuis la chute du communisme et la levée du "rideau de fer", la Yougoslavie constitue en effet un obstacle de taille à cette visée avec une force armée importante, une grande tradition de résistance aux empires turc et austro-hongrois et une alliance historique avec la Russie alors en position de faiblesse. Il s'agit de faire sauter ce verrou et pour cela les services occidentaux utilisent l'UCK, organisation terroriste dont les références idéologiques vont du communisme albanais à la collaboration avec le nazisme pendant la deuxième mondiale et qui, appuyée sur la mafia albanaise qui la finance et les clans traditionnels, pratique une politique de terreur contre les Serbes et les Roms du Kosovo, mais aussi et surtout contre les Albanais soumis à l'impôt et à l'enrôlement forcés. Les services allemands et américains arment et entraînent l'UCK qui se redéploie après les accords d'octobre 1998 alors qu'elle avait été à peu près anéantie par les forces serbes dans la période précédente. Il est d'ailleurs intéressant de noter que trois cadavres comptant au nombre des victimes de Racak, subtilisés avant identification, n'étaient pas circoncis comme le sont les Albanais du Kosovo, musulmans.

La vérité sur ce qui s'est passé à Racak le vendredi 15 janvier finira par être dite au procès de Milosevic devant le Tribunal Pénal International, présenté par Le Monde du 13 février 2002 comme "le plus grand procès jamais réalisé en Europe depuis celui de Nuremberg en 1945", où Milosevic est accusé avec quatre autres dirigeants serbes de "crimes de guerre, crimes contre l'humanité et génocide". C'est le commandant local de l'UCK lui-même, Shukri Buja, qui va faire le récit de la "bataille de Racak" justifiant le nombre de victimes laissées sur le terrain, terrain repris par l'UCK dès le vendredi 15 janvier en fin d'après-midi, lui laissant le temps de le présenter le lendemain à la presse en concertation avec Walker. A tel point que le cas de Racak est retiré des charges imputées aux co-accusés de Milosevic pour la reprise du procès après la mort suspecte de ce dernier le 11 mars 2006 dans la prison de TPI à Scheveningen.

Pour conclure, nous laisserons la parole à Claude Lanzmann, qui témoigne de sa réaction au premier jour des bombardements de la Yougoslavie par l'OTAN : "Le premier jour de la guerre, j'ai eu le sentiment qu'un nouvel ordre du monde surgissait, et j'ai été effrayé de voir que l'ingérence menait à cela" (4). L'"ingérence humanitaire", devenue "responsabilité de protéger", a été en effet le principe au nom duquel l'OTAN est intervenu au Kosovo : pour empêcher un génocide dont le prétendu massacre de Racak a été présenté comme un prélude. Et c'est au nom de ce haut principe que l'administration du Kosovo a été confiée aux anciens dirigeants de l'UCK, tous accusés de meurtres, d'exactions et de trafics illicites, dont notamment celui d'organes prélevés sur des prisonniers serbes dans le nord de l'Albanie, comme le révèle le rapport du magistrat suisse Dick Marty pour le Conseil de l'Europe, rendu public en décembre 2010. Ce rapport, qui met en cause notamment l'actuel premier ministre du Kosovo, qui a proclamé unilatéralement son indépendance en février 2008, Hashim Thaci, n'a toujours pas été suivi d'effet sur le plan d'une instruction judiciaire menée par une juridiction internationale compétente et indépendante. Ce qui montre bien que les valeurs au nom desquelles l'Occident prétend mener ses "interventions humanitaires" n'ont rien à voir avec la morale et que l'ordre du monde qui s'est installé après la chute du communisme n'en continue pas moins à être fondé sur le mensonge et la manipulation. Notamment de la presse et des médias car, comme le rappelle Hazan citant Disraeli qui, dès le XIXe siècle définit les enjeux des conflits futurs : "contrôler l'information, c'est contrôler la réalité" (5). Ce qui répond à la définition de l'essence du totalitarisme par George Orwell, cité par Viktor Zaslavsky dans son dernier ouvrage sur Katyn : "Le mensonge organisé utilisé par les Etats totalitaires n'est pas, comme on le soutient parfois, un expédient temporaire semblable à la ruse en temps de guerre. C'est quelque chose d'inhérent au totalitarisme, quelque chose qui continuerait d'être mis en oeuvre même si les camps de concentration et la police secrète cessaient d'être nécessaires. Le totalitarisme requiert en fait une permanente manipulation du passé et conduit en fin de compte à nier l'existence même de la vérité objective".
Frédéric SAILLOT
(1) Frédéric Saillot, Katyn, De l'utilité des massacres, tome 1, et Racak, De l'utilité des massacres, tome 2, L'Harmattan, 2010

(2) Alexandra Viatteau, Staline assassine la Pologne, 1939-1947, Seuil, 1999

(3) Victor Zaslavsky, Pulizia di classe, Il massacro di Katyn, il Mulino, 2006

(4) Les Temps modernes, juin-juillet 1999

(5) Le Temps du 15/02/99.
Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux