| UNE BELLE HISTOIRE POUR LE NOUVEL AN |
Ethan BRONNER
International Herald Tribune, 31 décembre 2009. |
L'amitié se noue souvent avec la proximité, mais Orel et Marya, tous deux âgés de huit ans, ont été rapprochés d'une façon peu commune. Leur terrain de jeux est le corridor d'un hôpital. Il est un Juif israélien grièvement blessé par une roquette du Hamas. Elle est une Palestinienne musulmane de Gaza paralysée par un missile israélien. On a oublié de leur dire qu'ils étaient ennemis.
Quand Orel est arrivé à l'hôpital il y a un an, il ne pouvait ni entendre, ni voir, ni parler, ni marcher. Il arrive maintenant à tout faire au ralenti. La moitié de son cerveau a disparu. Les médecins étaient très pessimistes quant à sa survie. Aujourd'hui ils sont stupéfaits par ses progrès quoique ne sachant pas s'il pourra en faire davantage.
La moelle épinière de Marya a été rompue au niveau du cou et elle ne peut bouger que la tête. Remarquablement éveillée, d'un caractère joyeux et douée d'une volonté de fer, rien ne lui échappe. Elle bouge son fauteuil roulant en appuyant sur un bouton avec le menton.
En un certain sens, une amitié entre deux enfants blessés de milieux différents n'est pas tellement surprenante. Ni l'un ni l'autre ne comprend la féroce bataille séculaire pour territoire et identité qui oppose les gens de leurs entourages. Ce sont des gosses. Ils jouent.
Mais pour ceux qui ont le privilège de pouvoir les fréquenter à l'hôpital Alyn de Jérusalem, il est encore plus bouleversant de voir leurs parents, ceux qui comprennent. Ils ont développé un lien qui est un défi à leur conflit national.
"Les blessures de nos enfants, leur souffrance, notre douleur, nous ont réunis", dit Angela Elizarov, la mère d'Orel, assise sur le lit de la chambre qu'elle partage avec son fils. Dans la pièce à côté se trouvent Marya, son frère Momen âgé de six ans, et leur père Hamdi Aman. Parlant de ce dernier, elle ajoute : "Qu'est-ce que cela peut faire qu'il soit de Gaza et moi de Beersheba, qu'il soit arabe et moi juive ? Cela n'a pas de sens pour moi. Il voit mon enfant, et moi je vois le sien."
L'offensive d'Israël à Gaza avait commencé depuis deux semaines en janvier dernier quand Orel a été touché. Après d'interminables journées dans un abri, Mme Elizarov l'avait sorti ans sa voiture. Alors qu'elle roulait dans Beersheba, la sirène avertissant de l'arrivée d'une roquette a retenti. Elle a précipité Orel au sol, se couchant sur lui pour le protéger. Quand elle a entendu l'explosion à une certaine distance, elle s'est relevée, soulagée. Une seconde roquette a explosé, et elle a vu la tête de son fils baignant ans le sang.
Etant elle-même infirmière, elle a arrêté un chauffeur de passage et l'a convaincu de l'amener à l'hôpital où elle travaille. "Le voyais son cerveau sortir de sa tête, tout autour de moi était en flammes, et je n'avais même pas une égratignure, se souvient-elle. Quand je suis arrivée aux urgences, j'ai dit au médecin : je ne me fais pas d'illusions, je sais qu'il n'a aucune chance de survivre. Le docteur a baissé les yeux. Mais après six opérations, il fait de réels progrès. Dieu m'a enlevé mon fils, mais il m'en a donné un autre. Il y a un an, il était le meilleur de sa classe en sport et en maths. Aujourd'hui il apprend à marcher et à parler."
Son mari, Avrel, qui travaille avec des enfants, passe la plus grande partie de la semaine à la maison avec leur fille de 18 mois, mais vient souvent. Le couple, originaire d'Azerbaïdjan, était resté sans enfants pendant des années, et la venue d'Orel, résultant de traitements de la stérilité en Israël, a semblé un miracle.
Leur voisin d'hôpital, Hamdi Aman, est un ouvrier du bâtiment de 32 ans de Gaza qui non seulement s'occupe de ses deux enfants, mais participe aux soins d'Orel. Il est une présence lumineuse, une inspiration pour le personnel, les volontaires et les autres parents.
C'est sans doute parce que sa propre histoire est si douloureuse qu'on a peine à imaginer comment il peut se lever du lit chaque jour, encore moins aider les autres à soulager leur souffrance.
Il y a un peu plus de trois ans, Hamdi Aman et son oncle s'étaient partagés le prix d'une voiture, et ayant réglé la somme deux heures auparavant, ils ont pris la route. Avec eux, se trouvaient la femme d'Aman, leurs trois enfants et sa mère. Au-dessus d'eux, un chasseur à réaction israélien en maraude, chargé d'une mission d'assassinat, cherchait sa cible : un leader militant nommé Ahmad Dahduh. Il a tiré deux missiles sur la voiture de Dahduh juste au moment ou elle croisait celle d'Aman, tuant le fils aîné de ce dernier, sa femme et sa mère. Marya a été éjectée de la voiture.
Depuis, elle vit avec son père à l'hôpital Alyn, qui est spécialisé dans les soins de jeunes handicapés. Le gouvernement israélien, qui les y avaient amenés pour les secours d'urgence, voulait qu'ils retournent à Gaza ou s'établissent sur la côte ouest. Mais les médias israéliens ont pris leur parti et ont suscité un tel mouvement d'opinion en leur faveur que le gouvernement a du reculer : il accorde un salaire minimum à Mr Aman et paie pour l'éducation de sa fille dans une école bilingue arabo-hébreue du voisinage.
Les volontaires qui aident au travail de l'hôpital sont souvent des juifs religieux accomplissant leur service national. Certains d'entre eux demandent à Hamdi Aman comment il peut vivre parmi les gens dont l'armée a détruit sa famille.
"Je n'ai jamais ressenti une différence entre les gens – juifs, musulmans, chrétiens – nous sommes tous des êtres humains, répond-il. J'ai travaillé en Israël pendant des années, comme mon père. Nous savons qu'il ne s'agit pas de ce que vous êtes, mais de qui vous êtes. Et c'est ce que j'ai appris à mes enfants."
La porte de la chambre d'hôpital d'Aman est rarement fermée. Asher Franco, un juif israélien de Beit Shemesh, qui vient à l'hôpital depuis six mois pour suivre le traitement de sa fille, a été un de ses récents visiteurs. Les deux hommes se sont chaleureusement salués. On les a interrogés sur cette amitié entre un travailleur manuel et un ex-soldat combattant.
"J'ai été élevé comme un complet sioniste de droite, a dit Franco. Les Arabes, nous a-t-on dit, ne pensent qu'à nous tuer. Mais je vivais dans un fantasme. Ici, à l'hôpital, tous mes amis sont arabes. C'est incroyable. Hamdi a ouvert tout un monde nouveau pour moi."
Mme Elizarov, la mère d'Orel, a souligné que dans des endroits comme l'hôpital Alyn, les tensions politiques n'existaient pas. Et elle a ajouté : "Devons-nous souffrir pour nous rendre compte qu'il n'y a pas de différence entre les Juifs et les Arabes ?"
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