| UN LIVRE BON POUR LA POUBELLE |
| Par Geneviève BEDUNEAU |
Trois auteurs – André Glucksmann, Nicole Bacharan, Abdelwahab Meddeb – trois parties indépendantes sous forme de dialogues, dans ce livre qui vient de paraître : “La plus belle histoire de la liberté”, postface de Vaclav Havel (Editions du Seuil). L'unité est assurée que par le même interrogateur, Michka Mindel, dans le rôle de l'accoucheur socratique.
En plagiant le célèbre “Liberté, que de crimes on commet en ton nom !”, on pourrait ainsi résumer la contribution d'André Glucksmann : “Liberté, que de poncifs on aligne en ton nom !”. J'en étais restée, à vrai dire, aux propositions philosophiques classiques, rangeant la liberté comme l'existence parmi les éprouvés improuvables, ce qui ne signifie pas impensables, mais Glucksmann en fait “le concept essentiel de la philosophie. Son point de départ et son horizon. ”, excusez du peu. L'homme n'ayant jamais eu le sens métaphysique ramène très vite le concept, et toute la philosophie avec lui, du côté du politique, quitte à descendre des hauteurs du point de départ à l'horizon restreint du Café du Commerce, comme on en jugera par ce morceau de bravoure : “La liberté, c'est à la fois le courage du manifestant chinois à Tienanmen bloquant une colonne de chars en route vers le massacre de ses camarades et la folie des kamikazes d'Al-Qaïda écrasant des Boeing sur les tours jumelles de Manhattan. L'homme libre, c'est à la fois Voltaire défendant Calas et Madoff ruinant ses compatriotes, c'est autant Jean Moulin, le héros emblématique de la résistance aux nazis que l'Obersturmführer Max Aue campant sur les charniers d'Ukraine. C'est Soljenitsyne et Staline. Hamlet et Macbeth.”
Dans cette histoire de la liberté, tout est grec, d'une Grèce réduite à la seule Athènes si ce n'est à son ombre mythique dans les manuels scolaires de la IIIe république. Glucksmann récuse d'une pichenette tout apport judéochrétien en dehors de la résistance à l'empire romain, ce qui lui permet de dédouaner Aristote de son apologie de l'esclavage, tout de même un peu gênante dans ce panégyrique : “Il n'essentialise jamais le statut de l'esclave. L'esclave est potentiellement un citoyen libre car il est comme tout homme doté de capacités de raisonnement. (…) Quand il parle d'instrument vivant, il n'évoque pas une essence mais un statut social.”
Mais si Glucksmann se fait le chantre d'Athènes, c'est aussi pour distinguer une liberté “épique” et optimiste, mère de toutes les révolutions y compris conservatrice, d'une liberté “tragique”, celle du doute et de l'inquiétude, celle de Socrate, ce qui lui permet d'opposer l'idée impériale romaine qui “alimente aujourd'hui l'espérance d'un Etat mondial et cosmopolite” à l'approche athénienne qu'il définit ainsi : “la culture et l'économie se mondialisent d'abord chaotiquement, puis le droit peut venir corriger ou confirmer les inégalités produites par une mondialisation infra-étatique.”
En d'autres termes, l'ancien révolutionnaire Glucksmann fait désormais l'apologie du libéralisme le plus sauvage, celui des libertariens ! La page mérite d'ailleurs d'être citée en entier : “La mondialisation du produit hollywoodien et du capitalisme financier est bien plus durable qu'une éventuelle domination politique du monde par Washington. Wall Street et Hollywood introduisent à l'occasion la domination de Washington, non l'inverse.” Pas à dire, c'est beau comme l'antique !
La seconde partie, celle de Nicole Bacharan, j'avoue l'avoir survolée. Elle nous redonne l'histoire des Lumières du XVIIIe siècle à peu près dans les mêmes termes que l'ancien Mallet-Isaac sur lequel ont planché les lycéens de ma génération. Ce n'est pas vraiment faux mais superficiel, millième redite d'une lecture convenue de cette époque qui en gomme les contradictions et les querelles. Sur Hobbes et Locke qui furent pour elle la source des Lumières, le sociologue Bruno Latour a écrit jadis des pages autrement percutantes (1). Bref, la dame serait surtout ennuyeuse… jusqu'à ce que son intérêt d'historienne pour les Lumières l'amène à une lecture je n'ose pas dire critique de l'américanisme, tant il semble patent qu'elle en admire le langage sinon les actes. Mais c'est alors pour retomber au Café du Commerce, pas même philosophique. Tout y passe, le melting pot, le jazz qui corrige l'apartheid, Roosevelt et le New Deal, la guerre froide, McCarthy, la lutte pour les droits civiques des noirs, le Vietnam, le féminisme, le 11 septembre 2001 et Barack Obama, chacun en environ un paragraphe. On en savait davantage par les journaux.
Reste la troisième partie, celle que signe Abdelwahab Meddeb et qui porte sur le concept de liberté en terre d'islam. Est-ce parce que cette terre nous est plus mal connue ? Un lecteur d'origine arabe y verrait peut-être autant de poncifs que j'en ai décelé dans le reste du livre. Toujours est-il que j'ai appris de cet entretien, en particulier, que l'universalisme de l'islam radical “s'oppose violemment aux colorations locales de la religion”, aux particularismes culturels qui se font jour dans l'oumma, aux cultures populaires nationales ou régionales : “L'entrée dans la nébuleuse islamiste est perçue, pensée, promue comme un déracinement.” Et dans le combat contre cet universalisme de déracinement, on trouve aujourd'hui au premier rang... l'Arabie Saoudite, ce qui ne risque pas de réduire les contradictions internes de l'islam.
On apprend aussi que, si l'islam a raté les Lumières, c'est par un traumatisme interne, celui de la prise de pouvoir des Mo'tazilas, chantres de la liberté humaine théorique mais qui “ont été politiquement tellement abominables qu'ils ont fini par dégoûter l'ensemble des penseurs musulmans”. Ayant converti le calife à leurs thèses, ils en ont profité pour éliminer physiquement toutes les écoles déterministes, d'où la haine qui entoure non seulement leur mémoire mais aussi l'idée de libre-arbitre. Peut-être cet épisode est-il un pont-aux-ânes des historiens arabes mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas atteint les vulgarisateurs de chez nous.
Enfin, Glucksmann reprend la parole pour un “épilogue : vingt ans après”. Après la chute du mur de Berlin, bien entendu. Ce retour sur la dislocation du monde communiste lui permet, in cauda venenum, de reprendre et légitimer tous les arguments de la propagande anti-serbe. La séparation de l'ancienne Tchécoslovaquie s'est bien passée parce que Vaclav Havel avait le sens grec de la démocratie tandis que cet affreux dictateur Milosevic, qui tenait pour l'ordre étatique à la romaine, a plongé la Yougoslavie dans le bain de sang que l'on sait, sans oublier que Vladimir Poutine marche sur ses brisées. Ben voyons !
Dire qu'il y a bien plus de vingt ans, j'avais vibré à sa critique de Rabelais !
Pouah.
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(1) dans Nous n'avons jamais été modernes, La Découverte, Paris, 1991. |
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