Qui était Natalia Estemirova, la journaliste qui vient d’être assassinée en Tchétchénie ?
Par Marcin Wojciechowski (traduction et présentation Frédéric Saillot, 17 septembre 2009)
Le 15 juillet, la journaliste Natalia Estemirova était enlevée et assassinée en Tchétchénie. Selon les témoins cités par Marcin Wojciechowski, ancien correspondant à Moscou du quotidien polonais Gazeta Wyborcza, dans le long article qu'il a consacré à Estemirova dans le supplément féminin du journal, Wysokie Obcasy (Hauts-Talons) du 25 juillet, "Nathalie a été enlevée par des gens en uniformes, mais ce n'étaient pas des soldats russes".
Nous donnons ici la traduction d'une grande partie de cet article parce qu'il présente un double intérêt. Il informe sur la situation en Tchétchénie depuis le début des années 90, et il va à contre-courant de bien des clichés et des idées reçues sur le sujet. Ce peut être tout simplement par ignorance, mais c'est aussi souvent, comme chez André Glücksman par exemple, pour les besoins d'une propagande noyant les réalités du terrain - le terrorisme islamiste et mafieux - sous les flots sirupeux d'un droit de l'hommisme abstrait.

"Du calme, pour des tuyaux sur ce coup là il faut d'abord que je contacte notre homme de Grzozny". C'était la réponse rituelle d'Alexandre Tcherkasov à chaque fois que je lui demandais confirmation d'infos en provenance de Tchétchénie. Tcherkasov couvre le Caucase à l'antenne de Memorial à Moscou. C'est lui qui ces dernières années a fourni la majorité des rapports de cette organisation sur la Tchétchénie et la situation au Caucase-Nord.
Au fil des ans - quand j'étais correspondant de "Gazeta Wyborcza" à Moscou - j'avais essayé de soutirer à Sacha (diminutif d'Alexandre en russe - ndt) des précisions sur "leur homme de Grozny", au moins de me dire son nom, sans aller jusqu'à me donner son portable. Sacha opposait un refus systématique, prétextant la sécurité de leur collaboratrice. J'avais en effet juste réussi à lui arracher que c'était une femme.
Par des diplomates occidentaux en poste à Moscou, je savais également qu'en Tchétchénie travaillait clandestinement une femme du coin qui recueillait des données sur les crimes, les enlèvements et les atteintes aux droits de l'homme. Grâce à elle, pas mal d'informations sensibles sur la Tchétchénie parvenaient en Occident par différents canaux.
Sacha m'expliqua alors que pour une femme, c'est plus facile de se déplacer en Tchétchénie, de passer les postes militaires aux principaux carrefours, ou bien les entrées et les sorties de villes. Un homme est tout de suite soupçonné d'appartenir à la rébellion et risque d'être arrêté pour "vérification". Une femme, elle, peut se mettre un foulard sur la tête et soudain ressembler à une paysanne, ou bien à d'autres moments à une citadine élégante et cultivée à mille lieues de l'islam traditionnel.
"Notre homme de Grozny", c'était Natalia Estemirova - enlevée et tuée par balles le 15 juillet par des inconnus.
Elle savait comment parler avec tout le monde. Avec un général russe comme avec un terroriste tchétchène inculte et barbu jusqu'au ventre, hurlant son "Allah akbar!"
Pendant les durs combats auxquels donnèrent lieu les "opérations antiterroristes" - c'est ainsi que le Kremlin nommait la guerre en Tchétchénie - la prudence d'Estemirova était pleinement justifiée. Elle demeurait dans l'ombre d'Anna Politkovskaïa (assassinée à Moscou voici trois ans), journaliste à "Novaïa Gazieta", de Ludmila Aleksieïeva, connue pour sa défense des droits de l'homme, ou de l'ancien avocat des droits de l'homme en Russie Serge Kovaliov. Ils appelaient ouvertement au respect des droits de l'homme au Caucase.
Estemirova était leur collaboratrice, mais elle préférait rester dans l'ombre, parce qu'ils étaient
mondialement connus, donnaient des interviews, voyageaient en Occident, fréquentaient les ambassades occidentales, alors qu'elle n'était qu'une simple femme tchétchène, veuve de milicien, et qu'elle devait prendre elle-même soin de sa sécurité.

Estemirova - pas plus que Politkovskaïa d'ailleurs - n'a jamais été partisane de l'indépendance de la Tchétchénie. Elle était opposée aux fanatiques qui avaient pris le pouvoir en Tchétchénie dans le chaos des années 90, et qui tentèrent d'y introduire la loi islamique, tout en tirant profit de la vente du pétrole, des produits de contrebande et des enlèvements avec rançon.
Estemirova souhaitait une réelle autonomie pour la Tchétchénie dans le cadre de l'Etat russe, mais avant tout la fin des violences et du non respect du droit de la part de ceux qui dirigeraient la république. Des gens comme elle, il y en a d'ailleurs beaucoup en Tchétchénie. La plupart de ceux qui appartiennent à l'intelligentsia et qui ont aujourd'hui dans les 40-50 ans (Estemirova en avait 45). J'en ai rencontrés à la rédaction du "Travailleur de Grozny", où Estemirova travaillait en permanence. On peut les considérer comme les enfants de la perestroïka, parce qu'ils sont venus à l'âge adulte dans les années 80. Le fanatisme islamiste comme l'aveuglement du nationalisme tchétchène de quelques dirigeants locaux des années 90 leur était aussi étranger que l'impérialisme russe et le mépris des droits de l'homme manifesté pendant la dernière guerre. Pro-démocrates et sensibles aux droits de l'homme, ils ont été fermement opposés à tous les gouvernements en Tchétchénie ces 15 dernières années. Que ces derniers soient pro-russes ou pro-tchétchènes, ils en exhibaient les vilénies.
La plupart de ces gens sont diplômés des bonnes écoles de Moscou, Leningrad ou Kiev et parlent un excellent russe. Ils baignent dans la culture russe et sont presque complètement occidentalisés, seul leur nom est tchétchène, et le sentiment d'être de là. La chute de l'URSS a pour eux été un choc comme d'ailleurs pour la majorité des habitants de l'empire. Et encore plus la déclaration du président Eltsine au début des années 90: "Prenez toute la souveraineté dont vous serez capables".
La proclamation d'indépendance du président Doudaïev en 90 n'a pas conduit au paradis. Elle a généré la première guerre de 94, lorsque les Russes ont essayé de ramener "l'ordre constitutionnel" en Tchétchénie. Elle s'est achevée deux ans après par un armistice proposé par Moscou, en réalité une cuisante défaite et le retrait des Russes du Caucase. Mais en Tchétchénie, la paix ne régnait pas. Les dirigeants locaux ne furent pas en mesure d'assumer l'indépendance. L'absence de droit, le banditisme, les enlèvements avec rançon prospéraient dans la république, ce ne sont pas les plus qualifiés qui parvinrent au pouvoir, mais ceux qui avaient fait leurs preuves pendant la première guerre. Des Arabes fanatiques qui l'avaient financée affluaient, voulant intégrer le Caucase dans le califat islamique, opérant une formidable régression pour assimiler la Tchétchénie à la moyenne des Etats islamiques intégristes.
A ce moment-là, le "Travailleur de Grozny", où Natalia collaborait, s'opposait aux Tchétchènes radicaux. Il s'en fallut de peu pour qu'ils ne ferment le journal. Il déplaisait aux Talibans tchétchènes qu'il soit rédigé en russe, qu'il soit agnostique, qu'il ait un passé communiste et qu'il propose un style de vie laïque et européen.
Et, cerise sur le gâteau, qu'il ne professe pas la haine de la Russie. "Ils ne nous aimaient pas, mais on a survécu comme on a pu", m'a confié Musa Muradov, l'actuel rédacteur en chef.
Lorsqu'a éclaté la seconde guerre de Tchétchénie en 1999, et qu'après quelques mois les Russes ont tenu Grozny, le journal a été rapidement réactivé. Mais il s'est trouvé qu'il a refusé d'être dans l'orbite du nouveau pouvoir.
"Nous écrivions la vérité sur la situation en Tchétchénie. Les enlèvements, les vengeances exercées par les gens revenant au pouvoir, les camps de filtrage, les pillages, l'impunité de l'armée et de la milice", explique Muradov. Le journal était soumis à une pression permanente. L'obstination de Muradov l'a cependant sauvegardé, ainsi que ses contacts parmi les notables tchétchènes et l'aide de l'étranger.
A ce moment-là Natalia appartenait déjà à la rédaction, spécialisée dans la rubrique sociale. Elle couvrait les interventions. Les violences, les vols, les enlèvements. Les dédommagements promis pour des maisons détruites non payés à temps, à moins de graisser la patte des fonctionnaires. Journaliste, elle avait un laissez-passer et pouvait se déplacer dans toute la Tchétchénie. Elle recevait ainsi une multitude d'informations. Il n'était pas possible de toutes les faire passer dans le journal. C'est ainsi qu'elle a commencé à travailler avec Memorial et les défenseurs des droits de l'homme.
"Natalia avait en elle un sens inné du droit. Peut-être parce qu'elle était femme de milicien. Ou peut-être tout simplement parce qu'elle pensait que l'Etat et le droit doivent défendre les gens, et pas les persécuter", s'interroge Tcherkasov. Elle avait perdu son mari au début de la deuxième guerre. Elle élevait seule une fille de quinze ans.(...)
Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux