VOEU DE PAUVRETE
Par Michel Blanzat
C’est le genre d’histoires qu’aiment bien lire les “young- urban-professionals” un peu cultivés, à leurs moments de détente, et qui spontanément éclosent dans nos feuilles de chou. Celle-là était en anglais dans le Telegraph : un jeune et talentueux broker du New York Stock Exchange a abandonné sa firme (Karoll) pour retourner chez lui en Bulgarie et se faire moine. Brother Nikanor du monastère de Tsurnogorski succède ainsi à Hristo Mishkov. Brother Nikanor a fait une quête pour son monastère. Nous savons qu’il avait des costumes chers qu’il a laissés pour une tenue de pope. C’est tout, car on croit que c’est tout ce qu’un lecteur peut comprendre de la spiritualité de nos jours. Une idée par article !
La même histoire existe chez nous, accessible en français, à Marseille où un autre jeune homme de Wall Street (c’est une épidémie) a plaqué son travail où il réussissait fort bien, pour se faire moine.
Le yuppie francophone comme son semblable anglophone peut donc s’extasier sur ces choses mystérieuses dont on ne sait plus ce qu’elles sont : “les valeurs spirituelles”, et sourire mélancoliquement six secondes sur ces exemples de vie complète où alternent la conquête et la méditation, la fureur et le silence ; effet haute définition, son dolby garanti !
Il ne s’agit pas de se moquer ici de ces aventures sans doute authentiques, mais de la présentation publicitaire qui nous en est faite, et de la justification sous-jacente de la paupérisation de l’ensemble de nos sociétés.
Le vœu de pauvreté du moine ne peut faire rêver une société expulsée du rêve consumériste, qui ne sait si elle est menée volontairement sur les chemins de la “décroissance” chantés par le “Club de Rome” et assiste à l’effondrement financier général.
Ses éléments rendus incapables d’expériences spirituelles autres que le paiement électronique Pal pour les Téléthons, ont remplacé depuis longtemps la compréhension fraternelle de la misère et l’action par une décharge nerveuse semblable à la fièvre acheteuse.
Le “spirituel”pourtant reste un enjeu. Ses attributs sont encore dignes d’envie.
Comment ne pas le voir dans la soirée du 23 septembre 2008 donnée au Waldorf Astoria par la fondation “Appel à la conscience”du Rabbin Schneier !
On aurait voulu peindre là, comme toujours depuis que le pouvoir existe, une allégorie “les bons gouvernants couronnés par les sages philosophes”, mais on n’obtenait comme d’habitude, hélas, dans ces célébrations qu’un vilain croquis ”les tartuffes saluant les habiles”.
L’assemblée réunie ce soir-là méritait cependant l’attention : un millier de participants (de ces personnes qui ne prononcent le vœu de pauvreté que pour les autres) réunies pour applaudir sous le patronage de cette fondation interreligieuse –“Appel à la conscience”– la remise du Prix de l’homme d’Etat de l’année 2008 à Nicolas Sarkozy, notre président.
Présents les anciens présidents George H. Bush et Bill Clinton, les anciens secrétaires d’État Madeleine Albright, James Baker, Lawrence Eagleburger, Alexander Haig, Henry Kissinger, Colin Powell et George Shultz, et le bon John Negroponte. Sans doute Richard Holbrooke, discrètement exfiltré au printemps dernier de l’assureur AIG avant son naufrage, n’était-il pas très loin. George W. Bush et son vice-président Dick Cheney, en patronnant la soirée, garantissaient sa sécurité, comme on dit dans “Le parrain”.
Pourquoi ne dit-on pas en France à quel point notre président est extraordinaire pour, dans cette ambiance interreligieuse, être ainsi applaudi par tant de grands personnages ? Que d’espoirs ont-ils du placer en lui!
L’étonnant, tout de même, est que dans cette entreprise dédiée au bien public, à la paix et à la compréhension universelle, se trouve, au premier rang des amis du Rabbi Schneier, Joseph DioGuardi, patron d’une entreprise Truth in Government (fondation défiscalisée luttant contre les impôts excessifs), père d’une chanteuse extrêmement populaire aux Etats Unis, Kara DioGuardi, mais surtout patron d’une Albanian American Civic League, qui fut l’alliée de l’UCK aux USA au moment de la guerre du Kosovo.
C’est le président du Republican International Institute, le Sénateur Mc Cain, ami de Joe DioGuardi, qui contribua à armer l’UCK et le “Prix des Balkans pour la paix” lui fut décerné au nom des juifs exterminés dans cette région, et de ceux qui s’étaient réfugiés en Albanie pour s’échapper. Il s’agit bien sûr de la Seconde guerre mondiale, ce qui justifie bien entendu l’armement de l’UCK et les bombardements du Kosovo et de la Serbie durant la non-guerre de 1999.
Il semble donc bien que les religions constituent un outil utile pour la réorganisation de zones économiques et que l’interconfessionnalité et l’œcuménisme masquent, comme les promesses de développement plus ou moins durable, des actions politiques inavouables.
La catholique romaine Albright a signé, il y a peu, un livre sur le Tout puissant et les puissants ; aussitôt libéré de Downing Street Blair s’est converti au catholicisme ; le “reborn” Bush annonce son intention de faire de même une fois la Maison Blanche quittée ; voilà qui devrait nous inciter à prêter plus d’attention à un monde de moins en moins éclairé par la raison, sans foi, et sans respect pour ses propres lois.
Il est vrai que si l’on condamne son pays à la misère, le plus sûr est de lui demander de tourner son regard vers un autre monde dont on s’est assuré qu’il est bien encadré.
Voilà pourquoi le ”marché des religions”peut être sûr de trouver de nombreux clients pour ses nouveaux produits : les religions sont assurées d’avoir très prochainement un rôle à jouer.
Est-ce bien spirituel ?
Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux