ET MAINTENANT, MON COEUR ?
Par David Binder
Politika, 24 février 2008.
Une question à méditer : si on peut aujourd’hui transplanter un cœur humain – ce qui suppose l’amputation du cœur originel – peut-on transplanter le cœur d’une nation ? La question, hors du domaine de la géographie, se pose aujourd’hui à propos de ce qui se passe au Kosovo-Métochie, le cœur de la nation serbe. Ma réponse est non. Malgré les affirmations d’un petit nombre d’historiens albanais à prétentions savantes relayés par quelques pseudo-universitaires non-albanais, le cœur de la Serbie demeure le Kosovo. Les folles tentatives de xénophobes pathologiques d’oblitérer tout signe de présence serbe – en incendiant, en faisant exploser et en pillant les monastères, les églises et les maisons, et en profanant les cimetières, les icônes et les fresques de saints – ne rendent que plus évidente l’absence de tout édifice culturel albanais dans la province. Le contraste en termes d’histoire ne peut pas être plus éclatant. Le Kosovo est enchâssé dans les prières, la poésie, la légende, l’architecture, la peinture et la musique serbes – dans ses cimetières et dans sa terre même. De même qu’il est impossible de penser au passé de la Serbie sans le Kosovo, de même il est impossible de penser à l’avenir de la Serbie sans le Kosovo. Ceux qui ont pu croire que la génération de Serbes plus jeunes se désintéressaient du sujet et préféraient se concentrer sur “l’Europe” ou sur quelque autre thème contemporain, n’ont qu’à se reporter à la manifestation du 18 février de milliers d’étudiants belgradois brandissant des banderoles proclamant “le Kosovo est le cour de la Serbie !”. A propos de “nation”, des journalistes et des politiciens confondent ce terme avec “Etat”, saluant la déclaration d’indépendance de Pristina comme la naissance de la “193e nation” du monde, selon le chiffre des membres de l’ONU. Cela pourrait être admis, s’il y avait deux sortes d’Albanais. Chacune serait représentée par un des deux aigles sur leur drapeau. Dans mon dictionnaire, les Etats peuvent être souverains, pas les nations. La réaction bégayante et contradictoire à la déclaration d’indépendance de Pristina – divisant l’Union européenne et même le Conseil de sécurité de l’ONU – montre que la route à venir est cahoteuse et peut être minée d’explosifs. Et puis, il y a ce que cela coûte. Avant 1999, le Kosovo a avalé pendant des décennies la plus grande partie des fonds fédéraux sans beaucoup de résultats visibles. Depuis, la province a englouti 1,8 milliard d’euros de la seule Union européenne (sans parler de l’aide des Etats-Unis ou de l’ONU) sans avoir autre chose à montrer qu’un chômage massif, une activité économique inexistante et une dette considérable. Maintenant, on lui promet un demi-milliard d’euros pour les prochaines trois années. Le monde peut aussi garder à l’esprit que le Kosovo n’est pas la dernière des exigences albanaises. La ‘Grande Albanie”, avec des morceaux de l’ouest de la Macédoine, du sud du Monténégro et du nord de la Grèce, demeure inscrite sur la bannière des irrédentistes. Comme nous en a avertis Sasa Nenadovic (1927-2006) de la ville de Trbusani, il y a vingt ans, : “Leur accorder une république pourra en apaiser quelques-uns. Mais cela en encouragera d’autres. Ce sera donner un doigt à des gens qui veulent tout le bras.” En 1999, il a dit : “Presque toute notre histoire, depuis la bataille du champ de Kosovo, est un combat contre tel ou tel ennemi. Cela a été la préoccupation majeure des Serbes. Il est vrai que nous avons perdu des guerres mais nous nous sommes toujours vus comme des vainqueurs.” Et il a ajouté sur un ton sarcastique : “Ca ne peut pas être différent aujourd’hui, non ?” De toute évidence, ça peut l’être. Mais à une autre occasion, une fois de plus avec une pointe de sarcasme, il a dit des Serbes : “Il y a toujours une issue. C’est l’essence de notre irrésistible progrès et de notre malheur permanent ; comme nous arrivons toujours à prolonger, à retarder, à survivre, nous avons aussi un penchant à supporter, sinon accepter, pratiquement n’importe quoi. Quand il y a une volonté, il y a aussi un espoir.” Aujourd’hui, les Serbes pourraient trouver une consolation dans le fait que leurs ancêtres ont conservé les précieux symboles du Kosovo pendant plus de 500 ans depuis la victoire sanglante des Ottomans , à travers leurs migrations des XVII-XVIIIes siècles jusqu’aux épurations ethniques des deux guerres mondiales. Loin de moi l’idée qu’il leur faudra encore 500 ans pour récupérer physiquement le Kosovo. Mais l’histoire de la Serbie est là pour nous rappeler que certains événements historiques sont drapés dans l’immortalité.
Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux