LA LETTRE DE GUY MOQUÉE
Par Véronique HERVOUET
 

La lecture obligatoire de la lettre du patriote et résistant Guy Moquet sur injonction de Nicolas Sarkozy relève d'une imposture si énorme qu'elle constitue le premier faux pas de la gouvernance néolibérale depuis son installation à l'Elysée. Elle participe d'une stratégie subreptice qui semble déterminée au plus haut niveau de l'Etat : une guerre des mots qui consiste à instrumentaliser des concepts-clés, valorisés par l'histoire, associés à l'éthique égalitaire de la République française, et à les vider de sens en les utilisant comme emblème et faire-valoirs d'une politique qui leur est radicalement opposée.
La mise en œuvre de cette stratégie doit beaucoup à Henri Guaino, talentueux prête-plume de Nicolas Sarkozy, qui était déjà à l'œuvre pendant la campagne présidentielle dont il assuma les discours, notamment celui qui marqua son issue victorieuse : un discours vibrant, interpellant la France populaire et souverainiste (grâce à laquelle Nicolas Sarkozy a été élu), faisant singulièrement appel aux grandes figures politiques et historiques de la gauche républicaine (Jaurès, Blum) et aux valeurs qui leur sont associées d'égalité et de solidarité, contre les relativismes idéologiques et les différentialismes communautaires.
Cette stratégie de détournement des valeurs et concepts républicains n'a cessé de se confirmer. Par la politique dite "d'ouverture", qui consiste à faire collaborer activement un grand nombre de politiciens de "gauche" à une politique néolibérale débridée. Intervenant au terme de vingt six années pendant lesquelles la "gauche" s'est progressivement convertie au libéralisme, cette captation des symboles et figures représentatives de la "gauche" par un champ politique qui lui est radicalement opposé a pour effet de les vider de tout contenu. Au point d'ôter tout sens au concept même d'opposition politique en le rapportant à des différences formelles qui réduisent la politique à un dispositif stérile, clientéliste, tel celui des Etats-Unis.
Cette offensive stratégique contre le langage, qui paralyse la pensée, l'esprit critique, le débat et suscite la résignation, se redouble d'une ruse politique qui approfondit encore le discrédit de la "gauche". C'est en effet à ces hommes de "gauche" ralliés à l'ultra-libéralisme que sont affectées les charges susceptibles d'être les plus impopulaires. Ainsi Jean-Pierre Jouyet, auquel a été confié le secrétariat d'Etat aux Affaires européennes, est-il chargé de porter sur les fonds baptismaux le scandaleux "petit traité", qui trahit le suffrage universel en restaurant la constitution européenne rejetée par les Français lors du référendum de 2005. De même en est-il des Affaires étrangères confiées à Bernard Kouchner qui doit ainsi assumer la mise en œuvre d'une politique étrangère contraire aux intérêts de la France : une politique atlantiste, de collaboration avec celle, belliqueuse et corrompue, de Georges Bush junior.
Cette exposition en première ligne de la "gauche" dans les rangs du néolibéralisme sert également, in fine, de caution "morale", "humanitaire" et sociale, pour accréditer auprès de l'opinion la positivité et le caractère incontournable de son programme de "réformes", terme faux-cul qui sert à occulter ce qu'il désigne : la casse du système de protection sociale, du droit du travail, le démantèlement de l'Etat-nation et des valeurs républicaines d'égalité et de solidarité.
"Si j'ai voulu que fût lue la lettre si émouvante que Guy Môquet écrivit à ses parents à la veille d'être fusillé, c'est parce que je crois qu'il est essentiel d'expliquer à nos enfants ce qu'est un jeune Français (...) soyez fier de la France au nom de laquelle ils sont morts", dit Nicolas Sarkozy lors de son discours du Bois de Boulogne, le 16 mai 2007, invitant les enseignants à célébrer dans leurs classes les "valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité qui sont la force et la grandeur de notre pays et qui appellent le sens du devoir, le dévouement et le don de soi (..) et les valeurs de courage et d'engagement".
Cette déclaration, qui émane d'un pouvoir politique qui piétine le suffrage universel, sacrifie la France pour la dissoudre dans une entité supranationale, collabore avec les aristocraties et mafias financières qui la gouvernent, mérite d'être mise en relation avec telle autre, de Denis Kessler, ex-vice-président du Medef et publiée dans Challenges : "Il s'agit de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance".
Nous en déduirons que ce faux-hommage à Guy Môquet, qui participe de l'actuelle offensive gouvernementale contre le sens, l'éthique, les valeurs, les concepts et symboles de la République française, constitue une offense à la mémoire de Guy Môquet et une insulte à celle de la Résistance.

Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux