CE QUE CACHE EN RÉALITÉ L'AFFAIRE
DES INFIRMIÈRES BULGARES
Par Michel BLANZAT
 

Chargé d'orchestrer les émotions collectives, le cinéma ne prétend pas donner une juste image de la réalité mais plutôt la réordonner. Sa puissance de persuasion est telle, que de plus en plus, il devient un instrument des affaires internationales.
C'est ainsi qu'à peine dénouée, la tragédie des cinq infirmières bulgares et du médecin palestinien, détenus huit ans et condamnés à mort en Libye pour y avoir prétendument répandu le SIDA, va donner lieu à un spectacle fabriqué à Hollywood : "Les six de Benghazi". Sans préjuger de la qualité de ce divertissement, nous pouvons par avance deviner ce qu'il ne pourra pas être.
La meilleure qualité du cinéma américain est de privilégier l'universel, et ce faisant, de produire un stéréotype plutôt que de montrer des personnages réels dans des contextes précis. Dans un mélo hollywoodien, comme dans une tragédie de Racine, c'est l'expression du sentiment ("la terreur et la pitié") qui compte, non la réalité historique.
On ne pourra donc pas, le jour venu, en vouloir au scénariste, au metteur en scène, aux acteurs, de ne représenter qu'une situation humaine non reliée au contexte réel des faits. Dans l'affaire des "infirmières bulgares", l'aspect émotionnel, "humain", a délibérément été choisi, à chaque étape, créant une atmosphère "nuit et brouillard" qui ne s'est nullement dissipée à la libération des prisonniers en juillet 2007.
S'il semble évident que ces pauvres infirmières ont été victimes d'abus de pouvoir de la part des autorités libyennes, reste qu'il y a réellement eu contamination. 460 cas ont été retenus, 50 enfants sont morts mais jamais, à ce jour, on n'a porté à la connaissance du public quelle substance ou quelle manœuvre avait causé le déclenchement de l'épidémie. Jamais n'a été évoquée l'hypothèse qu'un laboratoire pharmaceutique pût être à la base d'une erreur commise par le personnel médical ; que savons-nous donc sur les conditions réelles du drame ? Rien. Le scénariste, aidé des avocats qui accompagnent toute importante fiction de nos jours, choisira certainement, comme l'ont fait tous les journalistes et tous les responsables politiques jusqu'ici, de privilégier l'émotion, c'est-à-dire de faire beaucoup de bruit pour rien.
Peut-être déplacera-t-on alors l'indignation publique vers les tortures subies par les prisonniers ou vers les "cyniques" tractations des politiques. D'ores et déjà on trouve dans la presse internationale des polémiques imaginaires et des intentions d'enquêtes dont le tintamarre annonce le peu de sérieux.
On ne voit pas comment une œuvre de fiction destinée au marché international pourra dire ce que les journalistes se sont refusés à rapporter : comment l'affaire des infirmières bulgares relève de la politique internationale.
Si démographiquement la Libye est un petit pays de moins de six millions d'habitants, sa superficie (à 90 % occupée par le désert) est près de trois fois celle de la France ; malgré son importante façade maritime, elle est le seul pays du pourtour méditerranéen à ne pas être associé à ce jour au Partenariat euro-méditerranéen.
Ce Partenariat euro-méditerranéen mené par l'Union européenne depuis les rencontres de Barcelone il y a douze ans, en 1995, s'applique à douze pays de la zone MEDA comptant plus de 240 millions d'habitants. A Chypre et Malte, devenus depuis 1995 membres de l'UE, il faut ajouter l'Algérie (32,5 millions d'habitants), l'Egypte (76 millions), Israël (6,5 millions), la Jordanie (5,3 millions) le Liban (3,8 millions), le Maroc (30 millions), "l'Autorité de Palestine" (4 millions), la Syrie (19 millions), la Tunisie (10 millions) et la Turquie (70,5 millions).
Les programmes de l'Union européenne MEDA, comprennent le projet Euromed transports, le projet Euromed GNSS (navigation par satellite Egnos et Galileo) ainsi que le projet de sécurité maritime Safemed. Ils sont accompagnés par un versant militaire, le Dialogue méditerranéen, mené par l'Allemagne représentante de l'OTAN à Alger.
L'Europe, loin d'être une construction protectrice, est en réalité une dynamique normatrice. Dans le cadre de la Politique européenne de voisinage (PEV), essentiellement par le biais des transports, elle aura remodelé, pour assurer la liberté du commerce, et donc la prospérité et le développement, son voisinage immédiat, puis lointain. 240 millions de "Méditerranéens" seront donc - comme le disent tous les textes depuis plus de dix ans - dans une zone de libre-échange commune avec 492 millions d'"Européens" dès demain (2010).
Le sommet des chefs d'Etats de Barcelone des 27 et 28 novembre 2005 (10e anniversaire du Partenariat), suivi par la conférence des ministres des Transports de l'UE et de leurs "partenaires méditerranéens" du 15 décembre 2005 à Marrakech, puis par la huitième conférence "euro-méditerranéenne" des ministres des Affaires étrangères à Tampere (Finlande) des 27 et 28 novembre 2006, auront donc été des étapes vers l'intégration des problèmes méditerranéens dans l'Union européenne.
La Méditerranée est donc considérée à nouveau comme un "système", c'est-à-dire un ensemble cohérent et solidaire, comme l'écrivait le saint-simonien Michel Chevalier en 1832. A nouveau, on l'envisage comme l'élément nécessaire et unificateur pour les échanges entre l'Orient et l'Occident.
Sur le plan culturel, l'UNESCO, qui avait préparé le terrain pour la réunion de l'Europe à l'Asie par sa plus longue étude pluridisciplinaire jamais menée, l'étude des "Routes de la soie", a accompagné le projet "Routes de l'olivier" démarré en Grèce à l'occasion des Jeux Olympiques de 2004. Les départements des multinationales comme le site de la Maison Blanche définissent leur zone d'action géographique comme "euro-méditerranéenne", ce qui indique que les problèmes du Moyen-Orient et de l'Europe sont perçus comme étant désormais communs.
Voilà qui éclaire le discours d'investiture, le 14 janvier 2007, du candidat UMP aux présidentielles : "Je veux être le président d'une France qui proposera d'unir la Méditerranée comme elle a proposé jadis d'unir l'Europe, et qui inscrira dans la perspective de cette unité les relations de l'Europe et de la Turquie, ses liens avec le monde arabe, la recherche d'une issue au conflit israélo-palestinien, mais aussi l'immigration choisie, le codéveloppement, la maîtrise du libre-échange et la défense de la diversité culturelle. Je veux être le président d'une France qui dira aux Européens et aux Africains : dans un monde où se dessinent de vastes stratégies continentales qui enjambent les hémisphères, il est vital pour l'Europe d'imaginer une stratégie euro-africaine dont la Méditerranée sera fatalement le pivot."
La diplomatie active du candidat, puis du président nouvellement élu, Nicolas Sarkozy, pour la libération des infirmières "libyennes" (comme il le dira dans un lapsus révélateur, le soir de son investiture), prend donc toute sa signification. Il s'agit d'intégrer le dernier pays du pourtour méditerranéen à l'ensemble en construction.
En réalité, l'isolement international de la Libye, organisé en 1992 par l'embargo international militaire et aérien, n'a jamais été total. En 1990, à Benghazi, l'UNESCO a commencé à former ingénieurs et géologues avec le concours d'institutions anglaises, australiennes, et néerlandaises pour réaliser la "Grande rivière artificielle". Il s'agit du plus grand projet mondial à ce jour d'adduction d'eau. Planifié sur 25 ans, il est lancé en août 1991 par le colonel Khadhafi en collaboration avec les sociétés occidentales. On estime que sa réalisation doit revenir à 35 milliards de $ et il représente la moitié du budget de l'Etat libyen.
Si l'on voit aujourd'hui Vinci obtenir des Libyens un chantier de 45 millions d'euros, il faut remarquer surtout que la Brown & Root, autrefois dirigée par l'actuel vice-président américain Cheney, est présente depuis bien plus longtemps en Libye et pour des sommes bien plus considérables. Les grandes américaines comptent d'ailleurs obtenir leur part du marché des infrastructures libyennes dans tous les domaines (eau, santé, routes, chemins de fer déjà prévus par les Nations Unies).
Les contrats d'armements peuvent donc être signés en toute quiétude, la Libye sera réintégrée dans le concert des nations, et de nouvelles routes (elle n'en dispose pour le moment que de deux) la relieront à ses voisins. Les programmes d'exploitation touristique ne demandent qu'à entrer en fonction et le développement à se développer.
On conviendra donc, par d'étranges compensations, que les tortures subies par les six captifs de Benghazi ne sont pas pires que celles subies par les prisonniers d'Abou Ghraib et l'on évitera de s'interroger sur la provenance des infections nosocomiales. Le fils Khadafi, instruit à la London School of Economics pendant les années d'embargo, pourra sans doute, à partir de sa fondation, aider au dénouement de la crise du Darfour et préparer la phase suivante de l'intégration européenne, c'est-à-dire de la normalisation mondiale.
Les 800 Bulgares présents en Libye risquent de connaître pour un temps encore quelques difficultés mais, comme pour leurs compatriotes rescapés de Benghazi, leurs destins pèseront très peu dans la restructuration mondiale en cours.
C'est exactement ce que le cinéma ne peut pas montrer, mais aussi ce que les journalistes ne savent pas voir.

Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux