ALBANIE ET BULGARIE :
DE RAPIDES SAUTS DE PUCE
Par Michel BLANZAT
 

Pour voir les choses comme on les voit dans toute la Méditerranée, et particulièrement dans les Balkans où la vision clanique des choses est généralement partagée, la visite du Président Bush de juin 2007 en Albanie n'aura pas été empreinte de ce respect qui cimente les relations personnelles et d'affaires.
Les toasts rapportés sur les sites gouvernementaux américains témoignent d'une grande froideur, contrastant avec les manifestations de liesse populaire et de bains de foules albanaises survoltées. Mais, d'un point de vue américain, la parole est maintenant aux entreprises et c'est à chacun, en Albanie comme dans l'Europe Unie, de comprendre et d'appliquer les nouvelles règles. C‚est pourquoi le sommet Albano- Américain de Tirana semble s'être réduit à une rencontre dans un restaurant où les entrepreneurs locaux ont pu parler micro-crédit avec le représentant du pays le plus puissant du monde.
Extrait : "The President : One of the exciting moments for our trip to Albania is to meet with small business owners. Laura and I thank the Mayor, we thank the owner of the restaurant, and we thank these entrepreneurs for joining us to talk about your story, about your dreams, and about the opportunities a micro-loan program, provided by the taxpayers of the United States is giving you to create jobs. And so we're excited to be here. Thank you for coming. And we're looking forward to hearing your stories."
Tout aurait pu se conclure là, sachant que, par ailleurs, la diplomatie américaine poursuit toujours le but de séparer le Kosovo de l'ancienne Yougoslavie, si quelques Albanais irrespectueux jusqu'à la démesure, n'étaient allés, lors d'un bain de foule, jusqu'à voler la montre du Président Bush. La presse internationale s'est bien gardée de relayer l'événement pourtant spectaculaire et filmé, car il risquait de remettre en question l'image générale que le public a de la répartition des rôles dans les Balkans.
Le mensonge, marque du mépris habituel que les médias portent au public, a donc accompagné la retransmission de la tournée d'inspection dans le sud-est de l'Europe. Dans la Bulgarie voisine, pourtant alliée aux États-Unis en Irak et en Afghanistan, une faute de goût a entaché l'arrivée du Président Bush à Sofia: Un mât sur deux, le long du boulevard Tsarigradsko, avait le drapeau étoilé orienté dans la mauvaise direction. Comme à Tirana dans l'affaire de la montre présidentielle volée, les services de l'Ambassade ont refusé de commenter l'événement. Les visites américaines dans les Balkans encouragent le mutisme
Cette attention curieuse - ou cette inattention - du protocole bulgare, qui a forcément attiré le regard des visiteurs officiels, n'a sans doute pas aidé le ministre des Affaires étrangères, M. Kalfin, à faire valoir sa demande de faire bénéficier la Bulgarie de la protection des missiles de l'OTAN, complétant l'accord signé en 2006 qui a établi quatre bases militaires américaines sur le territoire bulgare.
La visite "officielle" concomitante à Sofia du patron de l'Open Society, George Soros, venu pour soutenir le Comité International pour l'inclusion des Roms (neuf pays sont concernés par le projet lancé depuis 2005), a souffert de moins de difficultés. Il est vrai que le milliardaire est toujours présenté par l'ensemble de la presse comme celui qui, depuis 17 ans, a donné plus de 100 millions de $ à la Bulgarie, personne n'ayant jamais mis bout à bout l'ensemble des affaires qu'il a réalisées dans le même temps dans ce pays.
La Bulgarie oscille entre les menaces de la Commission Européenne de "suspendre une partie de l'aide financière promise pour cause de corruption et de mauvaise administration", et les mauvais chiffres présentés au Président Parvanov par l'Académie bulgare des sciences et des experts en analyse économique du ministère du Travail et des Affaires sociales.
Le seuil de pauvreté dans le pays est estimé à 152 leva (75 euros) par mois. En valeur absolue, c'est 22 % de celui des 25 membres de l'Union européenne d'avant le 1er janvier 2007. 38 % des familles bulgares sont en-dessous de ce seuil de pauvreté. Le salaire minimal est de 81 euros. Ce qui fait que la productivité bulgare n'est que le tiers de la moyenne européenne.
Le taux d'emploi est actuellement de 55 %, parmi les plus bas d'Europe, mais d'ici 2010, le nombre des emplois augmentant annuellement de 8 %, il devrait atteindre 70 %, selon les souhaits de la Banque mondiale.
De 2007 à 2013, la Bulgarie recevra de l'Union européenne 11 milliards d'euros, 4,2 milliards pour la période 2007-2009 (dont 900 millions pour les autoroutes et autant pour les chemins de fer). Il s'agit de la plus importante contribution perçue par un nouveau membre de l'UE, supérieur de 7 % au PIB (produit intérieur brut) de la Bulgarie.
Comme le PNB bulgare n'atteint pas 75 %de la moyenne de l'UE, ce sont des fonds structurels de cohésion de l'Union que proviendra l'essentiel de l'aide, à la condition d'un changement de la capacité administrative de gestion La BERD a investi plus d'un milliard trois cent millions d'euros dans les infrastructures de transport et de recherche pour les années qui viennent. Pour cela, elle a regroupé des partenaires étrangers dans le cadre de partenariats public-privés pour la
réalisation d'équipements comme les ports de Varna, Bourgas et du Danube, qui doivent être équipés de terminaux pour céréales. Là, plus qu'ailleurs, les équipements sont déterminés par les besoins de l'étranger, et si le FMI dit se féliciter des remboursements anticipés de la dette, il se déclare inquiet cependant de la croissance de la dette privée. Le crédit commercial privé a crû trop rapidement au gré des institutions financières de Washington attentives à la morale, et au lieu des 32 % atteints en 2005, il faudra se contenter d'une poussée maintenue à 20 % du crédit commercial par an.
Tout est sur les rails. On sait que l'essentiel des "aides", une fois les infrastructures réalisées, seront employées à normaliser l‚agriculture en regroupant les petits cultivateurs en unions de producteurs subventionnées par l'Europe. Les marchés agricoles génétiquement modifiés s'offriront aux grandes multinationales américaines et les investissements commenceront alors à produire.
Reste régionalement la question - gênante - du Kosovo, pour laquelle le Président Bush a bien voulu écouter les remarques des diplomates bulgares, les mieux aptes à cerner les difficultés du problème. Mais la vision commune du monde à construire semble se libérer du poids du passé, et les drapeaux à l'envers qui ont accueilli Bush sont en fin de compte l'image juste de cette réunion de travail dans les Balkans.

Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux