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Depuis l'été 2006, on savait que Marrti Ahtisaari, le médiateur de l'ONU dans l'affaire du Kosovo, n'était guère favorable à la position serbe dans le dossier dont il avait la charge. Au cours d'une pause dans les négociations entre Serbes et Albanais à Vienne en août dernier, il avait cru devoir même le dire ouvertement à la délégation de Belgrade, en reprenant à son compte une thèse très en vogue dans certains milieux américains et européens, selon laquelle la partie serbe devrait être sanctionnée dans le règlement final du problème du Kosovo pour la politique de répression menée contre la population albanaise par le pouvoir de Milosevic en 1998 et 1999. Et pour être plus démonstratif encore, il avait lancé, sur un ton sans appel, cette formule qui avait naturellement choqué ses interlocuteurs : "Les Serbes sont coupables comme peuple !".
De sorte que ce n'était pas sans appréhension que l'on attendait, côté serbe, le plan que l'homme politique finlandais devait présenter au Groupe de contact ( qui réunit les représentants allemand, américain, français, italien, britannique et russe) à Vienne, le 26 janvier, avant de le soumettre, une semaine plus tard, aux parties intéressées à Belgrade et à Pristina. Les mauvais présages (pour les Serbes) suscités par l'épisode de l'été allaient être pleinement confirmés à la lecture du projet. Ce dernier ne comportait certes pas le mot fatidique d'indépendance, mais il conduisait fort clairement à l'introduire dans la réalité politique à venir de la région (cf. l'article de Frédéric Saillot ci-contre). Et dans cette logique, il n'était évidemment pas fait mention de la souveraineté nationale, de l'intégrité territoriale d'un Etat, de l'inviolabilité de ses frontières et encore moins, on s'en doute, des documents internationaux qui fondent et garantissent ces notions dans le cas très concret de la République de Serbie, comme la Charte des Nations Unies, l'Acte final d'Helsinki de 1975 et la Résolution 1244 du Conseil de Sécurité, adoptée en 1999.
Pour ceux qui avaient en mémoire le passé récent, il était, en tout cas, assez plaisant et fort instructif de noter que le signataire de ce plan, conçu à l'évidence pour soustraire en douce le Kosovo à la légitime et indiscutable souveraineté serbe, était la même personnalité qui, en juin 1999, avait été choisie par les Américains (à l'initiative de la très martiale Madeleine Albright) pour aller, en compagnie du Russe Victor Tchernomirdine, proposer à Slobodan Milosevic l'arrangement de paix - "le plus favorable que le président yougoslave pouvait attendre", dira le Finnois au cours de la négociation) - pour que cessent les hostilités ouvertes par l'OTAN contre la Yougoslavie, le 24 mars de la même année. Dans cette proposition, rappelle Ahtisaari dans son livre consacré à sa mission à Belgrade, "le Kosovo demeurait partie intégrante de la Yougoslavie, ce qui garantissait l'intégrité territoriale de l'Etat yougoslave, mais, d'autre part, la souveraineté de celui-ci se trouvait dans une certaine mesure limitée" par le mandat international appliqué à la région du Kosovo.
La formulation convenable dont il avait usé en 1999 comme émissaire, n'a plus place dans le plan qu'il propose huit ans plus tard comme médiateur de l'ONU. La souveraineté serbe, l'intégrité territoriale de la Serbie et le maintien de ses frontières sont tout simplement escamotés au profit d'un projet qui vise à donner naissance à un deuxième Etat albanais, et cela sur le territoire serbe. Le mandat du médiateur était d'organiser "l'autonomie substantielle" de la région du Kosovo et la coexistence des différentes ethnies ; il ne portait ni sur les frontières de la Serbie ni sur sa souveraineté, et, surtout, comme l'a déclaré le Saint Synode de l'Eglise orthodoxe serbe, il n'autorisait pas le mandataire "à offrir la province de Kosovo-Metohija en cadeau à quiconque". Ce sont là quelques unes des très nombreuses réactions dans l'hostilité générale manifestée au plan d'Ahtisaari, aussi bien dans l'opinion que dans les milieux politiques. Tous suivaient aussi avec attention la hâte suspecte que le médiateur manifestait pour mettre en route les pourparlers entre les délégations serbes et albanaises à Vienne, comme s'il cherchait à accentuer la confusion politique régnant à Belgrade, en raison de l'absence d'une claire majorité gouvernementale après le scrutin législatif du 21 janvier dernier.
Lorsque le 26 janvier, il reçoit pour son plan l'aval du Groupe de contact, le modérateur n'a aucune raison apparente de se presser. Le délégué russe, bien que réservé, a donné son accord uniquement pour encourager les parties serbes et albanaises à poursuivre la négociation. Or, pour qu'elles y parviennent utilement, il faut, en effet, du temps. De même, il est clair que le 2 février, quand Ahtisaari compte se rendre à Belgrade pour présenter son document, et le 12 février, lorsqu'il envisage de réunir à Vienne les délégations serbe et albanaise, il n'y aura pas de gouvernement formé à Belgrade et l'Assemblée nouvellement élue ne se sera pas encore réunie pour adopter une déclaration solennelle sur le projet du médiateur et donner (ou confirmer) le mandat des négociateurs de Vienne.
Il faut savoir que, dans cet hémicycle, les partis les plus sourcilleux sur la question de la souveraineté nationale disposent d'un nombre bien supérieur à la majorité absolue, qui est de 126 voix. Si l'on compte les 81 députés radicaux, les 47 démocrates de Serbie (le parti de Vojislav Kostunica) et les 16 socialistes, ce sont 144 voix au moins qui se retrouveraient pour plaider la fermeté sur ce chapitre spécifique, mais uniquement sur celui-ci. Sur les autres, et plus particulièrement sur celui de la création d'une majorité gouvernementale, elles ne le peuvent pas, parce que les radicaux, qualifiés partout dans le monde d'ultra nationalistes, ne sont pas autorisés par Bruxelles à participer officiellement à une telle coalition, en raison de leur importance (ils sont le premier parti du pays, les élections du 21 janvier l'ont confirmé), de leur association passée au pouvoir de Milosevic et de la présence de leur chef, Vojislav Seselj, comme accusé et détenu (en plus, encombrant et rebelle), au Tribunal pénal international de La Haye. Pour arriver à leurs fins en Serbie, les Européens, comme Washington, spéculent entre autres sur ce qu'ils appellent le "bloc démocratique" du Parlement, qui réunit les 65 députés du Parti démocrate (la formation du président de la République Boris Tadic, la deuxième du pays), les 47 parlementaires de Kostunica et les 19 députés du groupe, intitulé G17 plus, de l'économiste Mladjan Dinkic, c'est-à-dire 131 voix en tout, soit plus de la majorité absolue. Et c'est en grande partie à cause des spéculations occidentales sur ce "bloc" que la mésentente y est grande et que les rivalités de personnes s'y sont exacerbées, au point de rendre très ardue, sinon impossible, la formation d'un gouvernement.
Marrti Ahtisaari était pressé parce que, derrière lui, les Américains se montraient visiblement impatients d'aboutir dans ce dossier, et aussi parce qu'il ne croyait plus à l'utilité de prolonger la négociation. Dans un entretien publié dans Le Monde du 10 février 2007, il déclarait : "Belgrade ne veut pas de l'indépendance du Kosovo et 90 % des Kosovars albanais n'acceptent rien d'autre que l'indépendance. Le temps ne résoudra pas la question. Même si je négociais toute ma vie, ils ne s'accorderaient pas." Le médiateur acceptait cependant de repousser du 12 au 21 février les pourparlers de Vienne, il le faisait à la demande de Bruxelles qui voulait un peu apaiser l'ire de Belgrade provoquée par le comportement d'Ahtisaari et permettre à l'Assemblée serbe de se prononcer sur le projet de ce dernier.
Le 14 février, l'Assemblée s'est réunie et a adopté à une immense majorité une résolution rejetant dans le rapport tout ce qui attente à la souveraineté nationale du pays et a donné mandat à ces négociateurs d'exposer complètement la position de la Serbie, son refus d'accepter une solution imposée mais aussi sa détermination à chercher un compromis.
Mais un compromis qui porte sur l'objet réel du mandat du médiateur, c'est-à-dire l'autonomie et non l'indépendance du Kosovo, comme Marrti Ahtisaari a feint de le croire. Tout s'est passé, en vérité, comme si ce dernier avait misé sur l'impossibilité de trouver un accord entre Serbes et Albanais pour officialiser l'option de l'indépendance dans le dossier qu'il devait remette à l'instance chargée de se prononcer en dernier ressort. Dans ses déclarations au Monde, il dit : "Je crains que le Conseil de sécurité de l'ONU doive trancher, tant les vues des parties sont diamétralement opposées". Comprenons bien : "trancher" non pas entre deux formes d'autonomie, ce qui serait conforme à son mandat, mais bien entre l'autonomie et l'indépendance, ce dilemme qu'il s'est ingénié à entretenir alors qu'il avait le devoir de l'écarter. Il est même probable, pensent les négociateurs serbes, qu'Ahtisaari préconisera l'indépendance en marge du rapport qu'il rédigera après la clôture des négociations et qui devrait parvenir au Conseil de sécurité à la fin du mois de mars.
Mais en prenant place dans l'ordre du jour de ce Conseil, le dossier du Kosovo entrera dans une phase nouvelle qui ne correspondra nullement au scénario prévu par le médiateur. Le président Vladimir Poutine l'a annoncé avec beaucoup de clarté, le 11 février dernier à Munich, lorsqu'il s'en est pris à la politique interventionniste des Etats-Unis partout dans le monde. Il a dit, en substance : la Russie n'est pas disposée à laisser l'Amérique faire seule la loi dans l'affaire du Kosovo ni à accepter qu'une décision puisse être prise contre le consentement de la Serbie. Et l'on sait que Moscou a les moyens de se faire entendre dans cette enceinte. On verra bien si la mise en uvre de l'annonce ressemblera à l'esprit de son énoncé. Et dans cette attente, espérons.
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