Un rapport décrit l'insécurité entretenue au Kosovo par
LA RIVALITÉ ARMÉE POUR LE POUVOIR
Par Frédéric SAILLOT
 

Embrasés par la perspective de l'indépendance,
les partis issus de la guerilla antiserbe
s'affrontent avec violence

Sladjana Djuric, professeur spécialiste de la sécurité à l'université de Belgrade, a récemment rédigé un rapport sur les conditions actuelles de la sécurité au Kosovo-Métochie
Dans les structures provisoires de gouvernement mises en place par la mission internationale de l'ONU, quatre partis albanais dominent la scène, à côté desquels les quelques partis et coalitions des "minorités ethniques" ont peu de poids.
Aux dernières élections générales de 2004, massivement boycottées par les Serbes, la LDK, bien qu'ayant obtenu 45,4 % des voix, n'a pu former un gouvernement que grâce à une alliance paradoxale avec son ancien ennemi, l'AAK de Ramush Haradinaj (8,4 %), et une coalition de petits partis turcs et bosniaques.
L'opposition est conduite par le PDK (28,9 %) de Hashim Thaqi, qui n'avait pu obtenir la formation d'un gouvernement de coalition, et comprend également l'ORA de Veton Surroi (6,2 %).
Sladjana Djuric souligne les rivalités entre les formations albanaises, dont la LDK continue de payer le prix lourd avec l'assassinat de nombre de ses cadres, provoquant intimidations et défections. La vie politique au Kosovo renvoie la plupart du temps à un arrière plan criminel et les programmes diffèrent seulement dans la détermination à obtenir l'indépendance, y compris par la violence, les dirigeants de ces partis ayant tous fait leurs preuves dans la guérilla.
La rivalité la plus exacerbée a opposé les FARK et l'UCK, après 1999, dans la Métochie (ouest du Kosovo), pour la suprématie dans le crime organisé, perpétuant la vandetta ancestrale entre clans. Pec est comparée au Chicago des années 30 et Decani compte plusieurs centaines d'anciens de l'UCK, désoeuvrés, ainsi qu'une génération montante de 18-22 ans à "la gachette facile", qui ronge son frein. Dans cette région "inondée d'armes", des forces suffisantes pourraient être levées pour attaquer l'UNMIK et s'opposer à une incursion militaire serbe au nord-Kosovo.
Echaudés par les émeutes anti-Serbes de mars 2004, les internationaux ont d'ailleurs dressé un plan d'évacuation sur Thessalonique et ne s'éloignent jamais trop de Pristina. Difficiles à mesurer, on note également les progrès du prosélytisme islamiste : des saisies de matériel ont été pratiquées près d'Urose-vac attestant de connexions avec Al-Qaeda.
L'Institute for War and Peace Reporting (IWPR), définit l'UCK comme une force pan-albanaise, incluant des combattants albanais issus d'autres territoires que le Kosovo. Les Aigles Noirs, unité spéciale de l'UCK, a déclaré publiquement en 2005 que l'absence de prise en compte des revendications des Albanais du Kosovo entraînerait "la réorganisation des structures de guérilla de l'UCK comme garantie de l'établissement d'un Etat souverain et indépendant". Nombre de dirigeants de cette unité sont par ailleurs collectivement impliqués dans des trafics et de la contrebande.
Officiellement démembrée l'été 1999, l'UCK a été transformée en force de protection civile, le KPC, comptant 3.000 membres d'active et 2.000 de réserve. Cinq officiers supérieurs ont été incarcérés pour non respect du règlement et quatre commandants de zone suspendus, d'autres figurent sur des listes noires, cadres du KPC ou d'organisations albanaises de guérilla. Tandis que 2.000 combattants de l'UCK sont passés au KPC, le même nombre est entré dans le KPS (Kosovo Police Service). La plupart des leaders politiques albanais sont d'anciens cadres de l'UCK : Hashim Thaqi, Ramush Haradinaj, Agim Ceku et Jakup Krasniqi. Des analystes soutiennent que l'UCK, en dépit de ces transformations, a conservé son noyau opérationnel et étendu même ses activités après 1999 en Macédoine et dans le sud de la Serbie.
Dès 2002, l'UNMIK a été saisie d'une demande de transformation du KPC en armée classique, commentée favorablement par l'ICG (International Crisis Group), qui y voit une solution au pullulement de groupes paramilitaires et "une garantie pour un Etat stable et multiethnique".
De nombreuses agences d'information se disputent également le renseignement au Kosovo. Les deux principales sont l'AIK et la KSHIK.
La première, l'AIK (Agence d'Infor-mation du Kosovo) est liée à la LDK, via les FARK, et opère sous couvert d'une ONG émanant de l'IPHSO (Institut de recherche sur l'opinion publique et la stratégie), dirigé par Rame Maraj, ancien conseiller spécial de Rugova pour la sécurité.
La seonde, la KSHIK (Agence nationale de renseignement du Kosovo), est liée au PDK de Hashim Thaci:
Très actives clandestinement, les deux agences sont apparues publiquement pour se disputer le marché lorsque l'UNMIK a délégué les ministères de la Justice et de l'Intérieur fin 2005, permettant ainsi au vainqueur le blanchiment des activités criminelles antérieures.
L'IPHSO a été formée en Allemagne, à l'époque du gouvernement fantôme de Rugova, dans la seconde moitié des années 90, et compte 300 membres dont la moitié sont salariés et l'autre moitié sont dans les administrations.
L'Agence est également financée par des entreprises locales contre des priorités dans les appels d'offre.
La KSHIK, quant à elle, a été formée à partir du réseau de contre-espionnage de l'UCK, opérationnel pendant les deux années de guérilla, et a maintenu ses activités par la suite. Dirigée par Kadri Veselji, homme de confiance de Thaqi, elle revendique son réseau et son professionnalisme et réclame son intégration au ministère de l'Intérieur.
Enfin, bien que publiquement discréditée par Rexhep Selimi, ancien commandant de l'UCK et membre de l'AAK, l'ANA, (Armée Nationale Albanaise), née en 2001, est très présente sur Internet et revendique la création d'une Grande Albanie. On lui attribue un attentat à Pristina en 2005 contre un convoi où se trouvait Rugova.
En conclusion, Sladjana Djuric souligne la distance qui sépare le Kosovo actuel des conditions d'exercice d'une démocratie garante de la sécurité de ses citoyens. La vie politique est étroitement imbriquée aux activités criminelles et les Albanais eux-mêmes, pris dans les combats d'une concurrence acharnée, ne bénéficient pas des droits élémentaires que la mission internationale est incapable de lui fournir. Que dire alors des Serbes et des autres communautés ! Et ce serait pire en cas d'indépendance: aucun parti albanais n'offrant de perspective de changement réel des relations sociales, si bien que dès le lendemain d'une proclamation d'indépendance, il faudrait s'attendre à une lutte exacerbée pour la prééminence sur les plans politique, social et économique. Avec les moyens appropriés.

Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux