DEUX MINISTRES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES :
DEUX FACONS DE PLAIRE À WASHINGTON
Par Frédéric SAILLOT
 

Kouchner justifie les agressions humanitaires
Vedrine aimerait un peu plus de diplomatie

Interrogé le 9 juin dernier sur Europe 1 par Dominique Souchier sur son éventuelle surprise à l'annonce de la nomination de Bernard Kouchner au Quai d'Orsay, Hubert Védrine a déclaré n'avoir aucun commentaire à faire. Il n'a pas non plus démenti avoir été sollicité par le président Sarkozy pour les Affaires Etrangères, lorsqu'il a été reçu par lui peu de temps auparavant. Sarkozy avait le choix entre deux politiques.
Les divergences entre les deux hommes sont notoires.
Dans son dernier ouvrage "Continuer l'Histoire" (1), Védrine dénonce l'illusion des Occidentaux partageant avec Bush "la même croyance dans la mission démocratique de l'Occident", manifestée notamment par le "devoir d'ingérence", sympathiquement incarné par Bernard Kouchner et les "French Doctors", qui n'est jamais qu'une "réhabilitation, après une éclipse de quelques décennies seulement, du devoir de civilisation invoqué autrefois par les colonisateurs, puis brièvement oublié au moment de la décolonisation".
De son côté, dans un ouvrage complaisant, "Les Guerriers de la Paix" (2), Bernard Kouchner chante les louanges de cette "nouvelle forme de diplomatie de l'ingérence que je considère comme la véritable globalisation des espérances", au moment où ladite politique "d'ingérence" a commencé à présenter ses effets destructeurs en Irak. Et au moment où des émeutes étaient dirigées contre les Serbes qui survivent au Kosovo dans de véritables ghettos, faisant de nombreuses victimes, détruisant maisons et édifices religieux, dans un égal déni de la civilisation européenne.
Kouchner y rapporte par ailleurs un bref échange avec Védrine lorsqu'il lui propose de diriger la mission de l'ONU : "Nous aurions pu et dû signer à Rambouillet" déclare Védrine. "Avec Milosevic ? s'émeut Kouchner. Pour qu'il ait les mains libres au Kosovo, reniant une fois de plus sa signature? Le droit d'ingérence avance, Hubert, une conscience internationale des droits de l'homme se développe, une mondialisation des énergies militantes..." A quoi Védrine réplique : "Je m'en méfie. Les nations restent la clé, pas les émotions des télespectateurs..."
Cette divergence a sans doute compté dans le choix de Sarkozy, qui, tout en se réservant un champ étendu dans le domaine de compétence traditionnellement réservé au chef de l'Etat dans la constitution de la Cinquième République, confierait à son ministre la mise en œuvre d'une diplomatie des droits de l'homme.
Dans son livre, Kouchner expose comment il n'a cessé d'œuvrer à la constitution de cette politique "d'ingérence humanitaire" en participant, depuis la création de Médecins sans frontières, à différentes opérations de l'ONU, puis en montant différentes missions internationales comme ministre de l'Action humanitaire. Au moment de l'éclatement de l'ex-Yougoslavie, diplomatie et ingérence humanitaire s'opposent, au détriment de la première. Bernard Kouchner explique d'ailleurs qu'il aurait voulu encore accélérer le processus par une intervention armée "préventive".
Mais lorsque les Etats-Unis exercent ce droit d'ingérence préventif en Irak : "Là, le blocage de l'ONU transforma (...) une exigence de rétablissement des droits de l'homme (...) en un affrontement faussé de deux Etats :: les Etats-Unis contre l'Irak". Ce qui n'empêche pas Kouchner de considérer que "Rarement guerre fut gagnée aussi vite. Une guerre légitime décidée pour de mauvaises raisons".
Qu'est-ce qui motive ainsi Kouchner ? "Je crois en l'ONU, je crois en la globalisation contrôlée des démocraties et en ces droits de l'homme parfois raillés par nos diplomates" affirme-t-il dans un bel élan. Mais l'écueil de l'histoire oblige à plus de modestie : "Nous étions à la veille d'une globalisation des politiques où l'Europe devrait pouvoir tenir une grande place. L'élection de G.W. Bush, l'attentat du 11 septembre et la guerre d'Irak allaient brouiller toutes les cartes. Et nous obliger à revoir nos certitudes."
En fait, cette conception de l'ingérence, dénoncée par Hubert Védrine, participe bien de l'illusion d'une toute puissance maintenue de l'Occident et de ses valeurs, souvent réduites à la loi du marché. Védrine constate l'émergence d'un monde multipolaire dont les Etats-Unis, la Chine, l'Inde et peut-être l'Europe, si elle le veut bien, constituent les prémices, qu'il faudrait favoriser par un multilatéralisme amélioré et qui ne donnera pas forcément naissance à un monde harmonieux. Cela s'oppose bien sûr à la gouvernance mondiale dont "on ne peut que s'étonner qu'un concept qui recèle un potentiel totalitaire aussi évident puisse séduire qui que ce soit dans les rangs de la gauche précisément anti-totalitaire !"
En tous cas les Américains détestent la formule d'un monde multipolaire "parce qu'évidemment, eux, ils entendent un monde qui n'est plus sous leadership américain" a-t-il expliqué au cours d'une émission sur France-Culture le 7 juin. Il ne récuse pas en bloc la politique d'ingérence mais une politique étrangère ne peut cependant pas s'y borner.
Peu après les émeutes antiserbes de mars 2004, Bernard Kouchner m'a accordé une interview, sur le bilan de l'ingérence humanitaire, au nom de la défense des droits de l'homme : comment était-on passé de "l'intervention humanitaire" à "l'ingérence humanitaire" puis à sa réduction au "droit d'ingérence" ?
"Ce sont des définitions différentes, m'a-t-il répondu. Nous avons d'abord parlé de devoir d'ingérence, puisque nous l'avons accompli pendant 20 ans (...) en particulier sur la plan médical. Il y avait là un devoir et il n'y avait pas de droit à ce moment-là. Puis on a commencé à construire à l'ONU un droit d'ingérence avec 250 résolutions, à partir de la résolution 43-131 de 1988 (3), la résolution 45-100 de 1990 (4) et la résolution 688 du Conseil de sécurité (5). "Moi, la politique et l'humanitaire, je les ai toujours mélangés, a-t-il avoué. Et puis il y a plus précisément maintenant le rapport de la Commission de l'intervention et de la souveraineté des Etats, accepté par le Conseil de sécurité, qui a notamment été dirigé par Gareth Evans, patron de l'International Crisis Group, qui définit la 'responsabilité de protéger'".
Védrine précise de son côté que "quand l'ONU s'est saisie de ce concept (du droit d'ingérence), que nous les Français avions mis en avant, y compris moi d'ailleurs, l'ONU ne l'a pas accepté com-me tel. Ils n'acceptent pas la notion d'ingérence puisque ça contredit la Charte. Sauf si c'est l'ingérence du Conseil de sécurité, au titre du chapitre VII."
J'ai interrogé Kouchner sur ses premières interventions et sur les termes qu'il avait utilisés dans la préface à un ouvrage de 1987, "Le devoir d'ingérence" (6), comme ceux de morale de l'extrême urgence, d'indignation, d'indignations productives. "Au Biafra, a-t-il expliqué, il y avait une intervention qui n'était qu'humanitaire, au sens où il n'y avait pas de force, mais elle avait été décidée par la communauté internationale (...). Et comme c'était la première guerre télévisée - on ne sait pas s'il y a eu un million ou un million et demi de morts - eh bien les indignations productives, ce sont celles qui produisent de l'indignation dans le public, et pas seulement parmi certains hommes politiques ou diplomates, et qui font bouger le monde. Et ces indignations, c'étaient les mêmes qui ont fait bouger au Kosovo. L'idée en effet a fait son chemin."
Je lui ai ensuite demandé ce qu'il pensait de l'assimilation des Albanais aux juifs, de Milosevic à Hitler et des Serbes aux nazis, faite par certains médias, en référence à Srebrenica. Il a précisé qu'ils avaient tort d'assimiler ainsi parce qu'au contraire les Serbes s'étaient battus contre le nazisme et avaient protégé les Juifs. "Personne ne le sait, en tous cas, pas suffisamment". Avant d'ajouter : "Mais ils se sont conduits, en particulier Mladic et Karadzic, que j'ai fréquentés de près, comme des ordures. Pire que tout."
Quant à la référence à Srebrenica : "Au Kosovo il ne faut pas exagérer, il y a eu évidemment des massacres, mais rien de comparable à Srebrenica, rien !" C'est cependant "l'évocation de Srebrenica qui a fait bouger la communauté internationale dans son ensemble. A l'exception des Russes, qui ont opposé leur veto. C'est pour ça que l'OTAN a bombardé sans l'autorisation du Conseil de Sécurité, a-t-il re-connu, et c'est ça qui était comparable à l'Irak. Mais ensuite les résolutions, et en particulier la 1244, sont venues pour rétablir, si je puis dire, l'ONU dans son territoire."
Pour finir, je lui ai demandé si le concept d'ingérence humanitaire n'avait pas un rapport avec son marxisme militant de jeunesse, une manière de conserver une utopie, et si celle-ci ne s'était pas elle aussi inversée, notamment au Kosovo, parce que la communauté internationale n'avait pas pris le temps de mieux étudier la situation. "On n'aurait pas eu le temps, ils seraient tous morts ! a-t-il rétorqué. "Les utopies se mettent en place tout doucement, il y a plein de réussites des Nations-Unies. Au Kosovo je ne dis pas. J'avais cru, peut-être naïvement - je préfère être naïf dans ces cas-là - que ces communautés, ensemble, pouvaient régir la province, qu'ils n'avaient pas besoin d'indépendance. Et on aurait cru que le temps apaiserait les choses, mais quand on voit le sort réservé aux Serbes maintenant, on se pose la question d'une solution différente."
Quelle va donc être sa politique? A propos du Darfour, il a récemment expliqué aux journalistes qu'il n'y aurait pas de couloirs humanitaires, de toutes façons aériens, et qu'il convenait de mesurer les conséquences sur les populations environnantes de l'aide aux réfugiés dans les camps, pour ne pas risquer de produire des disparités sources de nouvelles tensions, bref, qu'il convenait dans un premier temps d'utiliser toutes les ressources de la diplomatie et de la coopération avec les Etats africains.
Sur le futur statut du Kosovo, Védrine a déclaré le 9 juin au micro de Dominique Souchier: "Je ne vois pas comment on peut arriver à une solution durable si on ne tient pas compte des intérêts légitimes serbes et de la position de la Russie. D'autre part (...) comment accepter que les Kosovars puissent devenir indépendants et obliger les Bosniaques à rester ensemble, ou les Macédoniens, et comment faire en sorte qu'il n'y ait pas d'effet de contagion, par exemple avec les minorités russes des Pays baltes ou dans le Caucase ?"
Une semaine après, dans l'International Herald Tribune des 16-17 juin, on lit que le même Védrine a signé avec Madeleine Albright, Joschka Fischer, Bronislaw Geremek et plusieurs autres anciens ministres des Affaires étrangères, une déclaration en faveur de l'indépendance du Kosovo, qui va exactement dans le sens contraire, arguant notamment que cette indépendance ne doit pas constituer un précédent mais doit s'appliquer uniquement au cas du Kosovo.
Parmi les signataires, on ne trouve cependant pas le ministre britannique, soucieux sans doute de la préservation de l'unité de la Grande-Bretagne, menacée par la revendication des indépendantistes écossais. Ni le Russe bien sûr, ni même l'Italien, pour cause sans doute de proximité géographique et d'une bonne connaissance du dossier.
Quant à notre nouveau ministre, voici ce qu'il a déclaré au cours de l'interview qu'il m'a accordée 17 septembre 2004 : "Je pense que l'Union Européenne va absorber la Serbie. Je pense qu'il n'est pas légitime - si on pose la question de faire entrer la Turquie - que la Serbie et les pays des Balkans ne soient pas entrés dans l'Union avant. Je n'exige pas - je m'en fous d'ailleurs - l'indépendance du Kosovo : je dis qu'il faut une solution."

(1) Editions Fayard, 2004. Voir mon article dans B. I. n° 122.
(2) Editions Grasset, 2004.
(3) Sur le droit d'accès des sauveteurs aux victimes.
(4) Qui établit les corridors humanitaires d'accès aux civils.
(5) En 1991, à l'initiative de Bernard Kouchner, instaurant un droit d'ingérence pour protéger les Kurdes en Irak.
(6) Editions Denoël. En commun avec Mario Bettati, alors doyen de la faculté de Droit de Paris-Sud, véritable concepteur du droit d'ingérence. Il fait actuellement partie du cabinet de Bernard Kouchner au ministère des Affaires étrangères.

Le VERJUS - Bulletin intérieur de l'association Vérite et Justice Le plus petit des grands journaux et le plus grand des petits journaux