n°  89   ( Juin 2004 )  
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  Quelle Europe ?
Il n’est pas dans la démarche de B. I. de prendre parti dans la vie politique française. Si nous dérogeons aujourd’hui à ce principe, c’est parce que les enjeux du prochain scrutin la dépassent de loin et recoupent des préoccupations générales maintes fois développées dans ces pages.
Le 13 juin auront lieu les sixièmes élections pour le Parlement européen. Alors que depuis 1979 le scrutin français s’était déroulé au niveau national, et que nous y avions 87 sièges à pourvoir, la version 2004 se présente sous une forme plus complexe et plus contraignante, sans doute concoctée par les experts européistes aux affaires, qui souhaitent avant tout ne pas voir se rééditer le succès obtenu par la liste menée en 1999 par Charles Pasqua et Philippe de Villiers. Celle-ci, qui était alors arrivée en seconde position, devant les autres listes dites de droite, se distinguait nettement de ses rivales par sa volonté de rupture avec les institutions communautaires nées des traités de Maastricht et d’Amsterdam.
Les clauses du traité de Nice (2000) ont ramené la représentation française à 78 membres (72 en 2009), tandis que l’Allemagne, qui comptabilise dans sa population des citoyens polonais et russes, a vu la sienne passer à 99. Le territoire français a été compartimenté en 8 grandes régions (sept pour la métropole, une pour les Dom Tom), découpage dans lequel seule l’Ile-de-France se confond avec la région administrative existante. C’est elle qui comptera le plus de sièges (14). L’électeur risque donc de ne pas trop savoir pour qui et pour quoi il vote, mais ce découpage préfigure le modèle d’Union européenne qu’on nous prépare avec la Constitution Giscard : il s’agit de casser l’unité nationale pour construire une Europe des régions où rien ne s’interposera entre le super-Etat et les entités régionales.
Parité hommes-femmes, obligation d’adjoindre un suppléant à chaque candidat, vénalité de la charge (chaque candidat ou suppléant doit verser l’équivalent de 15 000 F pour avoir le droit de concourir), tout semble avoir été manigancé pour que la plus grande partie des postes soit attribuée aux principaux groupes du conglomérat fossoyeur de la nation française (UMP-UDF d’une part, PS-PC de l’autre), qui s’entendent comme larrons en foire dès qu’il s’agit de porter de mauvais coups à leur pays, comme ils le firent récemment en votant sans sourciller le rapport Laschet, une initiative allemande qui vise à attribuer à l’Union européenne un siège de membre permanent à l’ONU, ce qui signifie tout bonnement la disparition des sièges français et britannique. On peut faire confiance à leurs appareils, habitués à filer doux devant les maîtres bruxellois, pour escamoter le débat fondamental que cette consultation devrait susciter – et que seuls les souverainistes vont provoquer quand ils le pourront – pour le réduire à un nouvel et banal affrontement de politique intérieure qui, par essence, ne pourra porter que sur des peccadilles. Leurs élus, dont les différences relèvent désormais de l’ésotérisme, pourront ainsi aller de nouveau se fondre anonymement dans les rangs des deux formations correspondantes à l’échelle européenne, le PPE et le PSE, qui – elles aussi – ne se distinguent plus que par des vétilles. Car il faut bien savoir qu’il n’y a aucun débat au parlement européen : ceux des orateurs qui s’y expriment n’attendent point de réponse à leurs diatribes ; et cette tendance aux monologues successifs ne pourra que s’accentuer avec le récent élargissement, si l’on pense aux difficultés techniques que va présenter, par exemple, la traduction du slovène en lithuanien, l’éventuel passage par une tierce langue considérée comme internationale ne réussissant qu’à déprécier ou fausser le message.
Il faut bien avoir à l’esprit que les institutions européennes sont tombées aux mains d’une génération minée par les poisons de l’idéologie post-soixante-huitarde, et dont le credo partagé est la haine de tout constat d’appartenance à une patrie historique. Il n’est que de voir l’acharnement dont font preuve contre la France les commissaires qui en sont issus, et auxquels elle a pourtant fourni ces confortables sinécures.
Une fraction importante de notre peuple, qui s’imagine naïvement que nous sommes encore en 1970, semble s’accommoder des délices du sempiternel clivage gauche-droite, et ne prend que lentement conscience de la malfaisance de ces apatrides non-élus qui, nous abreuvant de recommandations, de sommations et de menaces, nous dépouillent lentement et inexorablement des centres de décision qui constituaient jusque-là la texture de notre souveraineté.
Il est fort vraisemblable que ces élections, auxquelles ne participeront sans doute qu’une minorité de citoyens en âge de voter, tant l’enjeu leur semble obscur ou anecdotique, vont envoyer au Parlement une assemblée qui ne remettra pas en cause les fondements actuels de l’Union européenne. Les prétendus socialistes ont l’impudence d’exiger une Europe sociale – ce qui prouve bien que celle-ci n’existe pas – alors que leurs représentants ne cessent de participer allègrement à la destruction d’un siècle de conquêtes populaires, souvent le fruit du dévouement et de la pugnacité d’ancêtres qui doivent se retourner dans leurs tombes. De même, on voit des membres du PCF, qui œuvrèrent à la rédaction du programme commun en 1972, demander l’accélération de la privatisation de secteurs primordiaux de l’économie, et il faut que ce soit aujourd’hui quelques hommes politiques souvent décriés comme réactionnaires, qui prennent la défense d’un service public en voie de tomber dans l’escarcelle des fonds de pension américains.
La nation reste encore, à ce jour, le seul lieu où puissent être traités et résolus les conflits qui opposent les groupes humains qui la composent ; Les peuples le savent d’instinct et résistent au saucissonnage de leurs Etats ; c’est pourquoi les promoteurs de l’Europe des régions doivent s’avancer hypocritement derrière l’oxymoron « fédération d’Etats-nations » pour faire passer leur projet à la sauvette.
En ce qui nous concerne, nous n’oublions pas que c’est cette Europe en gestation, alors composée de 12 membres, qui, après avoir juré ses grands dieux qu’elle ne permettrait pas le démantèlement de la Yougoslavie, s’est ralliée à la volonté allemande d’imposer les sécessions slovène et croate, dans le mépris des règles constitutionnelles et du droit international , provoquant ainsi un déchaînement de violences contre des résidents de longue date soudain devenus indésirables. C’est la même Europe qui, lorsque la contagion s’est étendue à la Bosnie-Herzégovine, et après que ses différents projets de cantonalisation, régionalisation, provincialisation eurent échoué, est allée chercher les USA pour faire la guerre au seul peuple qui n’était pas séparatiste :, les Serbes de Bosnie. Et c’est toujours la même Europe, agrandie, qui s’est mise à la remorque des USA pour agresser la Serbie.
On imagine aisément que certains auraient aimé circonscrire le débat pour ces élections autour de thèmes étroitement hexagonaux, tels que «sanctionner le gouvernement »(sans dire que ce dernier ne fait qu’appliquer les directives de Bruxelles dont ses adversaires sont solidaires par ailleurs !) ou l’urgentissime question du mariage homosexuel. Cependant, sous la pression de l’opinion, ils se voient contraints d’intégrer à leurs thèmes de campagne deux questions brûlantes concernant la construction européenne elle-même : l’éventuelle adhésion de la Turquie, pays asiatique et musulman, et l’adoption d’une Constitution européenne, qui viendrait immanquablement écraser ce qui reste de la nôtre, déjà boursouflée par les ajouts auxquels nous sommes contraints par les directives européennes. C’est un heureux effet de cette campagne ! Mais la dénonciation vigoureuse de ces deux dangers ne doit pas faire oublier que c’est dans son ensemble que la construction européenne doit être reconsidérée. Ses organes parasitaires et contraires aux intérêts nationaux devront être dissous, les autres réorientés dans le sens de la seule Europe qui vaille, celle que formeront des nations souveraines et déterminées à coopérer entre elles. On ose espérer que les électeurs ne se laisseront pas leurrer par le miroir aux alouettes d’un pseudo affrontement droite-gauche, alors que le feu est à la maison et qu’il s’agit d’abord de sauver l’essentiel. Dans presque toutes les familles politiques, des élus plus courageux et plus lucides que les autres ont pris conscience de cette urgente nécessité et essaient de la faire prévaloir au sein de leurs partis, mais on peut compter sur les appareils pour étouffer leurs voix ou récupérer leurs discours. Il appartient aux candidats soucieux de préserver la souveraineté de comprendre que l’enjeu se situe au-dessus des partis, et de s’unir pour présenter des listes communes sur ce seul objectif. S’ils ne le font pas, il y a fort à parier que le seul bénéficiaire de l’inquiétude qui grandit face à l’engrenage européiste sera, une fois de plus, le Front national.
Louis Dalmas

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