n°  83   ( Décembre 2003 )  
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  Deux vents mauvais
Deux vents agitent en cette fin d’année le marécage politique. Le premier pousse en direction du racolage électoral. C’est le vent de l’altérophilie. Pas la chasse aux records de poids, la chasse au nombre de voix.
Une force est née, qui monte en puissance : l’altermondialisme. Le combat pour un monde qui ne soit pas celui des banquiers, marchands d’armes ou pétroliers américains. Un mouvement sympathique, fonceur, attirant, riche en possibilités. On ne sait pas trop ce qu’il veut, ni où il va, mais il mobilise. Alors c’est la ruée, le vol groupé des paumés en tous genres qui se précipitent pour en ramasser les miettes. Les verts qui ont soutenu les guerres, les socialistes qui se sont vendus à l’empire libéral, les communistes qui se sont liquéfiés dans les compromissions, les syndicats qui se battent mollement pour leurs objectifs sociaux. Ils courent tous à l’échalote, la langue pendante, acceptant toutes les humiliations pour nager dans le courant, même de se faire huer par des jeunes pas encore pourris ou des forts en gueule qui ont du mal à s’agenouiller.
Le second vent souffle une odeur plus nauséabonde. C’est le vent de la phobomanie. Au moindre doute, à la moindre critique, les maniaques de l’étiquette vous traitent de «phobe». Vous pensez que Sharon fait plus de mal à Israël que tous les terroristes palestiniens réunis ? Vous êtes judéophobe. Vous dites que le voile est un étranglement de la femme et que les musulmans feraient bien de mettre une sourdine à leur prosélytisme religieux ? Vous êtes islamophobe. Vous êtes d’avis que Bush est le pire crétin allumé que les Etats-Unis aient jamais eu à leur tête ? Vous êtes américanophobe. Vous croyez que l’initiative de Genève est une chance pour la paix au Proche-Orient ? Vous êtes tous les «phobes» à la fois. C’est évidemment le moyen facile d’éliminer toute discussion. Il n’est pas nouveau. Fondé sur l’amalgame et la calomnie, il est l’équivalent des accusations de «faire le jeu de» ou «d’être l’allié objectif de» qui faisaient jadis les beaux jours des épurations staliniennes.
Ce qui sent mauvais, c’est que ce moyen est employé à tour de bras par nos intellos. Certes, on n’en attend pas grand’chose, au vu de leurs aberrations répétées. Mais il y a des gens qui croient encore à leurs mises au pilori, alors que dans tout autre domaine de l’existence, personne n’y prêterait attention. Que diriez-vous de quelqu’un qui vous tiendrait le langage suivant : «Vous croyez avoir été mal soigné par un médecin, donc vous voulez qu’on détruise les hôpitaux». Ou bien : «Vous avez un litige avec la SNCF, en réalité vous voulez qu’on supprime les chemins de fer». Ou encore : «Vous avez divorcé, en fait vous détestez les femmes». Vous diriez qu’il est complètement idiot. A juste titre.
Hélas, ce sont ces idiots qui font la loi de notre pensée. Une pensée qui remplace la recherche par l’accusation, le débat par la dénonciation, la curiosité par le réquisitoire. Est antisémite celui qui critique Sharon. Est antipalestinien celui qui condamne les attentats. Est antiaméricain celui qui traite Bush de criminel. Est antiarabe celui qui n’aime pas le voile. Est antiliberté celui qui ne veut pas du libéralisme. Est antiprogrès celui qui se méfie du morcellement régionaliste. Est antieuropéen celui qui défend la souveraineté française. Est antidémocratique celui qui trouve que les Serbes ont été maltraités. Et ainsi de suite. La généralisation, ou le détournement de sens, vide le cerveau pour en faire un tribunal.
Nos deux vents, chacun à sa façon, balaient les idées. Eperdue d’altérophilie, la gauche officielle colle aux basques des altermondialistes sans leur (ou se) poser la moindre question. Que penser des guerres d’agression (pas seulement celle de l’Irak, celle aussi de la Yougoslavie) ? Que faire avec l’OTAN ? Quel système économique proposer à la place du libéralisme ? Comment voir l’avenir de l’Europe ? Comment concilier l’internationalisme de la technologie et la persistance du sentiment national ? Que devient la conception républicaine, citoyenne et pluraliste de la France face à la perversion «ethniciste» ou communautariste ? Quelle position à l’égard de la laïcité ? Des questions sans intérêt, entre mille autres, pourvu qu’on s’accroche au train.
Quant à la phobomanie, elle dévaste la raison. Les patients tâtonnements des enquêteurs sont annihilés par l’assurance péremptoire du procureur. Plus d’hésitation. Plus de présomption d’innocence. Vous êtes coupable. Coupable de respecter les nuances, de réfléchir, de peser le pour et le contre. Coupable, en un mot, de ne pas vouloir être idiot.
Espérons que ces deux vents ne gâcheront pas vos fêtes de fin d’année. Nous vous les souhaitons chaleureuses et encourageantes à l’entame de 2004.
Louis Dalmas

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