n°  76   ( Avril 2003 )  
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  Ecoeurement
Le spectacle du monde actuel est si décourageant que nous sommes éblouis par le numéro du dernier acteur auquel on aurait pensé : Jacques Chirac. Miraculeusement transformé en champion de la résistance à l’ogre américain, après en avoir été le complice dans la destruction de la Yougoslavie. Ne chipotons pas sur ce qui motive sa fermeté subite et ne lui marchandons pas nos applaudissements : de concessions en réticences, on ne peut que le féliciter d’avoir enfin trouvé le courage de ne pas s’aplatir.
C’est sympathique, mais ce n’est qu’un rayon de soleil dans un ciel sombre. Le reste de la scène internationale est désespérant. Vedettes et figurants sont plus méprisables les uns que les autres. Bush en tête. Un bigot débile, traînant en laisse un morceau de rosbif avarié et un ectoplasme de matador, entouré de ganaches hystériques et de pit-bulls salivant à l’odeur du pétrole. Acharné à déclencher l’apocalypse militaire en Irak au mépris de l’ONU, de la moitié de ses électeurs et des peuples du monde entier. Et personne n’est en mesure de lui mettre une camisole de force. De l’interner chez les aliénés dangereux.
Comment ne pas avoir la nausée, réduits comme nous le sommes à l’impuissance des Romains assistant aux délires de Néron ou de Caligula ? Ou ne pas être pris de rage de voir celui qu’on attendait le moins se conduire avec dignité, et ceux qui devraient freiner la folie en prendre le parti ?
Ne parlons pas des hommes. En entrant en politique, ils sacrifient pour la plupart les idées à l’ambition, les principes à l’opportunité et la morale à l’intérêt. Les pâles marionnettes qui vivent de l’argent de Washington à la tête de leurs Etats économiquement comateux, en sont de parfaits exemples. Mais les femmes ? En accédant aux responsabilités, elles perdent tout ce que l’on pouvait espérer d’elles : un peu de bon sens, un grain d’humanité, un frémissement de compassion. Une horreur de la guerre, et de ses atrocités. Hélas, comme Madeleine Albright, Condoleeza Rice ou Carla del Ponte, elles deviennent des harpies, avec des fragments de granit à la place des ovaires et une cartouchière en guise d’uterus. Bombardez !
Jugez ! Tuez ! Pas de mollesse, pas d’hésitation. Vengeons-nous des hommes en organisant leur carnage ! Eliminons le père en faisant massacrer les fils ! Que la force du taureau écrase la faiblesse des moutons ! On dirait vraiment qu’elles revendiquent d’autant plus véhémentement les attributs du taureau qu’elles sont dans l’impossibilité de les montrer...
Autre sujet de dégoût : les oracles de Saint-Germain-des-Près. Ce petit groupe, toujours le même, qui pontifie dans les médias. Eternelle resucée de la trahison des clercs. Porte-voix de la pensée la plus conformiste, relais des gouvernants les plus lâches, ils continuent à parader sur le front des armées. Hier, ils réclamaient sans frémir la mort des Serbes. Aujourd’hui, un peu moins convaincus de leurs certitudes mais toujours omniscients, ils pataugent entre leur soutien droits-de-l’hommiste des musulmans menacés, leur traditionnelle servilité atlantiste et leur propension à battre les tambours de guerre pour viriliser leur image d’intellos. Evidemment, c’était plus facile quand il s’agissait des Serbes. Tout concordait : la défense des victimes «génocidées», le juste droit d’ingérence occidental, le plaisir de mettre la fleur au fusil. Mais ce coup-ci, ils sont vaguement embarrassés. L’islam n’est pas l’orthodoxie, et l’intervention occidentale a toutes les chances d’être encore plus catastrophique dans le Proche-Orient que dans les Balkans. De plus, elle est menée par un fou furieux qui va arroser d’uranium appauvri les hordes d’enfants irakiens qui ne sont pas encore morts de faim.
Bof ! Ca ne les émeut qu’à peine. Finkielkraut a trouvé la formule qu’il fallait : il est contre la guerre, mais en même temps il est contre ceux qui sont contre. Ni belliciste (la croisade du bien est de moins en moins crédible), ni pacifiste (faut pas couper les ponts avec les sources de fric). Une position limpide que les Glucksmann, Bernard-Henri Lévy, Bruckner, Goupil, Kouchner et autres fossoyeurs d’intelligence partagent avec les politiciens tarés, en se faisant comme eux menteurs et bourreurs de crânes, au lieu d’être ce qu’ils devraient être : leurs consciences. Les femmes deviennent de cruelles amazones quand on leur donne du galon. Les intellos parisiens ont la nostalgie de leurs tambours de guerre sans oser les faire résonner trop fort, empêtrés dans la purée du ni-oui ni-non quand il faudrait se montrer indépendant.
Un point les met tous d’accord : la dénonciation du pacifisme. Pacifiste égale munichois. Mais de qui se moque-t-on avec cette comparaison ? Hitler se fixait pour objectif la conquête de l’Europe et avait annexé les premières tranches de son empire continental. Milosevic n’avait rien conquis du tout, il ne menaçait personne. Il s’efforçait de garder ce qu’on était en train de lui prendre. Saddam, lui, avait risqué un coup (approuvé en douce par les Américains) sur un Koweit qui lui appartenait dans le temps, s’était fait taper sur les doigts et, depuis, était trop occupé à survivre pour sortir de son trou. C’est ça, les deux Hitlers, les dangers pour le monde, devant lesquels se dégonflent les nouveaux munichois ? Drôles d’Hitlers, l’un se défendant d’être dépecé, l’autre écrasé par la défaite et garrotté par l’embargo ! Il faut vraiment se foutre du monde pour oser ce rapprochement.
Alors pacifiste ? C’est honteux ? Mais j’y pense, vous avez été bombardé, M. Glucksmann ? Moi oui. Vous vous êtes battu, M. BHL ? Moi oui. Vous avez été pourchassé par la Gestapo, menacé d’éxécution pour terrorisme en cas d’arrestation, M. Bruckner ? Moi oui. Pendant dix ans, après la Liberation, j’ai tremblé à chaque coup de sonnette. Dans les cafés, j’ai continué longtemps à m’asseoir le dos au mur, pour n’etre surpris par personne. Oh, j’ai été plutôt épargné. Je n’ai pas été blessé. Je n’ai fait que quelques mois de prison. Je ne me suis terré dans un grenier que pendant près d’un semestre pour échapper à la police. Je n’ai perdu qu’une petite fille, contaminée par un malheureux tuberculeux de notre groupe clandestin. Peu de chose à côté des centaines de milliers, des millions de tués, de mutilés, d’orphelins, d’affamés, d’expulsés, de déportés, d’anéantis qui sont l’affreux cortège de tout combat. Peu de chose, mais assez pour haïr la terreur, la souffrance, l‘horreur de la guerre, que vous n’avez jamais connues, martelées dans votre chair et votre esprit. Et vous hésitez à condamner la guerre, toute guerre ? Vous osez vous dire humanistes, vous les partisans d’une démocratie fictive invoquée par les cyniques stratèges de la domination mondiale, que vous assénez à coups de cadavres ?
Il y quelque chose de nauséeux dans la pourriture que vous êtes, dans votre suffisance, dans votre inhumanité.
Dernière source de hauts le cœur : les grands médias. Une fois de plus, ils font chorus dans le panégyrique du Premier ministre serbe qui vient d’être abattu, Zoran Djindjic. Aucun assassinat n’est justifiable. Mais encenser le Kennedy des Balkans, le réformiste intègre, l’Européen talentueux – alors qu’il personnifiait pour beaucoup le «collabo» parfait : serviteur zélé du tuteur occidental, affairiste douteux, opportuniste invertébré et sans scrupules, bradeur de son économie nationale et traître à sa constitution – est faire écho à l’intox officielle. Non seulement, on passe sous silence ce qu’était le personnage, mais on ne dit rien de ce qui se met en place en Serbie à la suite de son élimination : un ordre policier, totalitaire, comparable en petit à ce que Bush installe peu à peu, en grand, à l’échelle des continents. Même prétexte : combattre le terrorisme et la criminalité.
Là encore, l’odieux triomphe, dans les chantages du TPI, l’étranglement économique, la mise au pas de l’opposition, le tout recouvert par la nappe sirupeuse de la propagande fabriquée aux Etats-Unis.
Vous ne croyez pas qu’il y a de quoi être écœuré ?
Louis Dalmas

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